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La société de l’information, notion essentielle du « paradigme informationnel »

jeudi 3 avril 2003, par philippe breton, serge proulx

Ce texte est extrait du livre L’Explosion de la communication à l’aube du XXIe siècle, paru aux éditions La Découverte en 2002. Il figure pages 302 et 303, dans le chapitre consacré à « Informatisation, virtualisation, mondialisation ». L’introduction du chapitre donne le contexte d’interprétation de cette définition de la société de l’information :

La triple poussée du développement technique dans le domaine du numérique, des effets de mode idéologiques et des enjeux économiques liés à la mondialisation, a donné naissance à ce que l’on pourrait appeler le « paradigme informationnel ». Il faut entendre par là tout ce qui touche, de près ou de loin, aux applications de l’informatique, des réseaux et de toutes les technologies digitales, mais aussi les spéculations autour du « virtuel » jusqu’au thème de la « société de l’information », en passant par les enjeux qui se nouent à propos d’Internet et les réflexions sur le rôle des nouvelles technologies dans la mondialisation, bref, tout ce qui s’organise autour du nouveau concept d’« information ». La généalogie de ce paradigme nous renvoie tout droit à la cybernétique et à la théorie de l’information. Ce paradigme tend à occuper, dans l’imaginaire contemporain, une position relativement centrale. (p. 279)


La société de l’information

Autre notion essentielle du paradigme informationnel : le thème de la « société de l’information ». Là aussi, cette problématique est dotée d’une certaine historicité. Dès les fin des années 1940, on évoque, au sein de la cybernétique, une « société de la communication », qui constituerait probablement une alternative aux modes actuels d’organisation politique de la société. En France par exemple, une discussion s’ouvre, à laquelle participera Norbert Wiener, à partir d’un article publié le 28 décembre 1948, dans le journal Le Monde. Son auteur, le père dominicain Dominique Dubarle, par ailleurs physicien et bon connaisseur de la pensée de Wiener, sera plus tard l’avocat de Galilée dans le procès en révision auprès du Vatican. Ce texte s’intitule « Vers la machine à gouverner - une nouvelle science : la cybernétique ».

Dubarle y décrit le futur ordinateur (une seule machine de ce type fonctionne alors dans le monde, depuis deux mois…) et discute avec précision de l’application que constituerait la « conduite rationnelle des processus humains », possibilité qui découle directement de la capacité des nouvelles machines à « exécuter les tâches de la pensée ». L’argument central est le suivant : les hommes politiques et, plus généralement, le système de la politique, sont incapables de prendre en charge la gestion des sociétés, et ce au niveau mondial.

Le grand intérêt des nouvelles machines est de laisser entrevoir la possibilité d’une machine à gouverner rationnelle, qui conduirait éventuellement à une unification au niveau planétaire, vers un « gouvernement unique de la planète ». Nous trouvons bien là les prémisses des futures « autoroutes de l’information », succédant à la société industrielle. Ils seront complétés, à partir des années 1970, mais surtout des années 1990, par un important corpus de « rapports » rédigés ou commandés par des politiques. Ils ont bien été étudiés par plusieurs auteurs de synthèses sur la question ( [Musso] ; [Mattelart] ; [Neveu] ; [Vedel] ; [Lacroix]).

Parmi les essais, on notera, compte tenu de l’importance de leur influence aux États-Unis et ailleurs, les ouvrages d’Alvin Toffler (1980) et, en France, à mi-chemin entre le rapport et l’essai, le livre de Simon Nora et Alain Minc, L’informatisation de la société, synthèse d’un rapport commandé par le gouvernement de l’époque (1978, [Nora/Minc]), puis ceux de Bill Gates ( [Gates]), ou de Nicolas Negroponte ( [Negroponte]).

Les rapports et discours du vice-président Al Gore occupent évidemment une position centrale à cette période, notamment le document de base en 1993 sur le projet NII : « The National Information Infrastructure : agenda for action » et le discours, très popularisé par les médias, prononcé le 11 janvier 1994 à Los Angeles devant l’Académie américaine des arts et des sciences de la télévision.

Parmi les rapports officiels sur le thème de la société de l’information, on notera, entre autres, en France, le rapport de Gérard Théry au Premier ministre français Les autoroutes de l’information (1994), le rapport Bangemann pour la CEE intitulé L’Europe et la société de l’information planétaire (1994), le rapport au gouvernement anglais Information Society Initiative (1996) et le rapport au gouvernement allemand Info 2000 (1996). Thierry Vedel (1996) remarque une « forte convergence des politiques nationales qui relève moins de contraintes techniques et de pratiques d’imitation que de processus d’harmonisation et de pénétration ».


[MussoPierre Musso, Télécommunications et philosophie des réseaux. La postérité paradoxale de Saint-Simon, PUF. 1997

[MattelartArmand Mattelart, Histoire de la société de l’information, La Découverte. 2001

[NeveuErik Neveu, Une Société de communication, Montchrestien. 1997

[VedelThierry Vedel, « Les politiques des autoroutes de l’information dans les pays industrialisés », Réseaux, n°78. 1996

[LacroixGuy Lacroix, Le mirage Internet, enjeux économiques et sociaux, Vigot. 1997

[Nora/MincSimon Nora et Alain Minc, L’informatisation de la société, La Documentation française. 1980

[GatesBill Gates, La route du futur, Laffont. 1995

[NegroponteNicolas Negroponte, L’homme numérique, Robert Laffont. 1995