Accueil du site > laboratoire > définitions > La matrice selon maître Gibson

définition

La matrice selon maître Gibson

mercredi 18 décembre 2002, par william gibson

Ce texte est tiré du roman Neuromancer, publié par William Gibson en 1984. Cet extrait provient de la traduction de Jean Bonnefoy, éditée par La Découverte sous le titre Neuromancien en 1985. Il figure pages 62 à 64.


« La matrice tire ses racines des jeux vidéo les plus primitifs », expliquait la voix hors-champ, « des tout premiers programmes graphiques et des expérimentations militaires avec les connecteurs crâniens. » Sur le Sony, une guerre spatiale en deux dimensions s’évanouit derrière une forêt de fougères générées de manière mathématique, démontrant les possibilités spatiales des spirales logarithmiques ; insertion d’une séquence d’archives militaires bleu glacé : animaux de laboratoire câblés sur des dispositifs d’expérimentation, casques branchés sur les circuits de contrôle de mise à feu de blindés et d’avions de combat. « Le cyberespace. Une hallucination consensuelle vécue quotidiennement en toute légalité par des dizaines de millions d’opérateurs, dans tous les pays, par des gosses auxquels on enseigne les concepts mathématiques... Une représentation graphique de données extraites des mémoires de tous les ordinateurs du système humain. Une complexité impensable. Des traits de lumière disposés dans le non-espace de l’esprit, des amas et des constellations de données. Comme les lumières de villes, dans le lointain...

— C’est quoi ? » demanda Molly, comme il manipulait le sélecteur des canaux.

« Une émission pour les gosses. » Déferlement discontinu d’images tandis que le sélecteur balaie la gamme. « Coupe ! » lança-t-il à l’Hosaka.

« Tu veux tenter le coup tout de suite, Case ? »

Mercredi. Huit jours depuis son réveil à l’Hôtel Eco avec Molly à ses côtés. « Tu veux que je sorte, Case ? Ça sera peut-être plus facile pour toi, seul... »

Il hocha la tête : « Non. Reste, ça n’a pas d’importance. » Il remit le bandeau noir sur son front, en prenant soin de ne pas déplacer les plaques des dermatrodes Sendaï. Il fixa la console posée sur ses genoux, sans réellement la voir, contemplant à la place la vitrine sur Ninsei, le shuriken chromé qui brûlait du reflet des néons. Il leva les yeux ; au mur, juste au-dessus du Sony, il avait suspendu son présent, à l’aide d’une punaise à dessiner jaune passée dans le trou au centre.

Il ferma les yeux.

Trouva la surface striée du bouton marche.

Et dans l’obscurité rouge sang derrière ses paupières, des phosphènes d’argent jaillies en bouillonnant à la lisière de l’espace, images hypnagogiques qui passent en tressautant tel un film compilé à partir de photos prises au hasard. Symboles, chiffres, visages : mandala brouillé, fragmenté d’informations visuelles.

Oui, implora-t-il, maintenant...

Un disque gris, de la couleur du ciel de Chiba.

Maintenant...

Le disque qui se met à tourner, de plus en plus vite, et devient une sphère gris pâle. Qui gonfle...

Et s’écoule, et fleurit pour lui, ambiance origami de néon fluide, dévidant la vision de son bercail hors distance, sa patrie, échiquier transparent en tridi qui s’étend jusqu’à l’infini. Œil intérieur qui s’ouvre sur l’écarlate pyramide crénelée de l’Electro-nucléaire de la Côte Est brûlant au-delà des cubes verts de la Mitsubishi Bank of America, et tout là-haut, tout au loin, il voit les bras spiraux des systèmes militaires, à jamais hors de sa portée.

1 Message

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0