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Pour réduire les fractures cognitive et numérique

lundi 14 novembre 2005, par michaël thévenet

L’Unesco a publié, en ce début novembre, un rapport titré « Vers les sociétés du savoir », une contribution importante de l’organisation au deuxième volet du Sommet mondial sur la société de l’information. Le rapport, tout à la fois exhortation et plaidoyer, en appelle aux autorités gouvernementales pour intensifier l’investissement dans une éducation de qualité pour tous, l’accès égal aux technologies du numérique, le partage des savoirs et des connaissances, la préservation de la diversité linguistique et culturelle.

Ses auteurs insistent sur la nécessité de ne pas confondre sociétés du savoir et sociétés de l’information :

« Les premières contribuent au bien-être des personnes et des communautés et prennent en compte des dimensions sociales, éthiques et politiques plus larges. [...] Par contre, les sociétés de l’information reposent uniquement sur des avancées technologiques et risquent de n’apporter qu’une “masse de données indistinctes” à ceux qui ne disposeront pas des outils nécessaires pour tirer parti de toutes ces informations. »

Outre la très médiatisée “fracture numérique” [1], l’Unesco introduit la notion de “fracture cognitive” [2] pour inviter les dirigeants de tous pays [3] à « ouvrir la voie à une forme “intelligente” de développement humain et durable. »

Si le rapport pointe d’impressionnantes disparités en matière d’accès aux technologies numériques, par exemple en citant les 11 % de la population mondiale ayant accès à Internet dont 90 % vivent dans des pays industrialisés, son intérêt réside surtout dans la description qu’il donne du clivage entre possédants et dépossédés [4] :

« Aujourd’hui plus que jamais, la fracture cognitive sépare les pays dotés de puissants potentiels de recherche et d’innovation, de systèmes éducatifs performants, de lieux de savoir et de culture ouverts au plus grand nombre, et les autres nations, aux systèmes éducatifs déficients, aux institutions de recherche démunies, frappées de plein fouet par la fuite des cerveaux. » [...] Pour favoriser l’édification de sociétés du savoir, il est nécessaire de réduire ces fractures et de « consolider deux piliers de cette société mondiale de l’information encore trop inégalement garantis : l’accès pour tous à l’information et la liberté d’expression. »

Autre point majeur du rapport, la défense de la diversité culturelle et linguistique est désignée comme l’un des moteurs essentiels du processus de construction des sociétés du savoir. Le chantier ouvert est, là aussi, immense puisqu’il s’agit de préserver des connaissances locales et traditionnelles dont la valeur, dans le domaine de l’agriculture et de la santé en particulier, est inestimable [5] alors même qu’elles se transmettent le plus souvent sous forme orale [6]... et que l’on estime qu’une langue disparaît toutes les deux semaines, ainsi que le met en évidence, pour l’Afrique seulement jusqu’à présent, l’Atlas interactif des langues en danger.

Les auteurs du rapport soulignent enfin que « les enjeux sont des plus importants, car le coût de l’ignorance dépasse largement celui de l’éducation et du partage des savoirs ». Pour eux, il ne devrait pas y avoir d’exclus dans des sociétés du savoir, dès lors que la connaissance est un bien public qui devrait être disponible pour tout un chacun. Une recommandation que l’Unesco pourrait s’appliquer à elle-même [7], par exemple en mettant à la disposition de tous, au format pdf, cette toute récente publication de Daniel Wagner et Robert Kozma, Les Nouvelles technologies au service de l’alphabétisation et de l’éducation des adultes, les perspectives dans le monde, édité par l’Unesco et uniquement disponible à la vente.


Le rapport Vers les sociétés du savoir est proposé en libre téléchargement en six langues :

- Anglais : http://unesdoc.unesco.org/images/00... ;
- Français : http://unesdoc.unesco.org/images/00... ;
- Espagnol : http://unesdoc.unesco.org/images/00... ;
- Russe : http://unesdoc.unesco.org/images/00... ;
- Arabe : http://unesdoc.unesco.org/images/00... ;
- Chinois : http://unesdoc.unesco.org/images/00....


[1Il suffit de voir ce qu’en disent Google News et les Actualités de Yahoo en cette mi-novembre, à deux jours de l’ouverture du SMSI à Tunis.

[2Cette fracture-ci n’a pas encore l’aura de sa devancière, comme le montrent Google News et les Actualités de Yahoo.

[3Dirigeants auxquels l’on devrait ajouter toute personne disposant d’un pouvoir au sein d’une quelconque organisation...

[4Les appellations Nord et Sud, encore en usage dans ces organisations, nous semblent totalement obsolètes. Les fractures cognitive et numérique parcourent les sociétés contemporaines des pays riches comme celles des pays pauvres.

[5Cette valeur n’est pas mésestimée par tous, comme le montrent ces exemples tirés de l’actualité ou comme le développe Florent Latrive dans son ouvrage Du bon usage de la piraterie.

[6De très nombreuses contributions, individuelles ou collectives, cherchent à pallier ce manque de présence des langues et cultures dans le cyberespace. Une exploration du sujet pourrait débuter par ces entrées-ci :


- Pour une véritable diversité des langues et des cultures dans le cyberespace ;
- la thèse de Vincent Brement, soutenue en mai 2004, exposant des Méthodes pour informatiser des langues et des groupes de langues « peu dotées » ;
- les travaux des québécois Laurent Bourbeau et François Pinard pour l’informatisation des langues africaines ;
- etc.

Ou pourrait consister à fouiller le site de l’Unesco consacré à cette question : Multilinguisme dans le cyberespace.

[7Le cordonnier est toujours le plus mal chaussé...