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La linguistique du Chaos

jeudi 12 mai 2005, par hakim bey

La linguistique du Chaos constitue l’annexe I, pp. 75-77, de T.A.Z. Zone Autonome Temporaire, publié en français aux Éditions de l’Éclat en 1997. Le texte original a paru en 1991 chez Autonomedia sous le titre T.A.Z. The Temporary Autonomous Zone. Ontological Anarchy, Poetic Terrorism. Dans T.A.Z., Bey se réfère une fois, p. 67, à cette « linguistique du chaos » :

« La linguistique du Chaos » révèle une présence qui échappe continuellement à toutes les prescriptions du langage et des systèmes de sens ; une présence élusive, évanescente, latîf (« subtile », un terme de l’alchimie soufie) - l’Attracteur Étrange autour duquel les mèmes s’accumulent, chaotiquement, en nouveaux ordonnancement spontanés. Nous avons ici une esthétique du territoire-frontière entre le chaos et l’ordre, la marge, la zone de « catastrophe » où la panne du système équivaut à une soudaine illumination.

Ce texte est reproduit ici en accord avec le principe de diffusion publié dans la première édition française :

Selon les voeux de l’auteur et de l’éditeur, ce livre peut être librement piraté et reproduit, sous réserves d’information préalable auprès de l’éditeur. Pour ce qui concerne la traduction française, écrire à infos@lyber-eclat.net.

Nous tenons à signaler l’évolution de la position de l’éditeur, comme indiqué sur la page web qu’il consacre à cet ouvrage et où la lecture de T.A.Z. est proposée en intégrale selon le principe du lyber :

Il n’en va plus exactement de même de cette traduction française, mais presque... voir licence.

Cet extrait de T.A.Z. est par conséquent lui aussi couvert par la licence lyber.


La linguistique du Chaos

Pas encore une science mais une proposition : que certains problèmes linguistiques puissent être résolus en considérant le langage comme un système dynamique complexe, un « champ chaotique ».

Parmi toutes les réponses à la linguistique de Saussure, nous en retiendrons deux : la première, l’« antilinguistique », dont la piste, dans la période moderne, suit le départ de Rimbaud pour l’Abyssinie, Nietzsche - « je crains que nous ne nous libérions jamais de Dieu, tant que nous continuerons de croire à la grammaire » -, dada, « la carte n’est pas le territoire » de Korzybski, les cut-ups de Burroughs et la « traversée de la Chambre Grise », ou encore le Zerzan attaquant le langage lui-même comme représentation et comme médiation.

La seconde, la linguistique de Chomsky avec sa croyance en une « grammaire universelle » et ses diagrammes-arbres, qui constitue (à mon avis) une tentative de sauvetage du langage par la découverte de ses « invariants cachés ». Assez similaire à la tentative de certains scientifiques voulant « sauver » la physique de l’« irrationalité » de la mécanique quantique. On aurait attendu Chomsky l’anarchiste du côté des nihilistes, mais en fait sa belle théorie a plus de choses en commun avec Platon ou avec le soufisme. La métaphysique traditionnelle décrit le langage comme une pure lumière brillant à travers le verre coloré des archétypes ; Chomsky parle de grammaires « innées ». Les mots sont des feuilles, les phrases des branches, les langues maternelles des troncs, et les racines sont au « paradis »... ou dans l’ADN. J’appelle ça de l’« hermétalinguistique » - hermétique et métaphysique. Il me semble que le nihilisme (ou la « Heavy-métalinguistique » en hommage à Burroughs) ait conduit le langage dans une impasse et l’ait dangereusement exposé à l’« impossible » (un tour de force, mais un tour de force déprimant). Chomsky, lui, tient jusqu’au bout la promesse et l’espoir d’une révélation de dernière minute, ce qui me paraît tout aussi difficile à accepter. Moi aussi j’aimerais bien « sauver » le langage, mais sans avoir recours à un quelconque « esprit », à une prétendue règle divine, à une martingale universelle.

Mais revenons à Saussure et à ses notes, publiées à titre posthume, sur les anagrammes dans la poésie latine : nous y trouvons quelques allusions à un processus échappant, d’une certaine manière, à la dynamique signe/signifié. Saussure s’est trouvé confronté à la suggestion d’une sorte de métalinguistique qui se produit à l’intérieur du langage, et non pas issue d’un impératif catégorique imposé de l’extérieur. Dès que le langage se met à jouer, comme dans les poèmes acrostiches qu’il a étudiés, il entre en résonance - une résonance dont la complexité s’auto-amplifie. Saussure a tenté de quantifier les anagrammes, mais ses statistiques lui échappaient (comme si quelque équation non linéaire intervenait). Il voyait des anagrammes partout, même dans la prose latine, et commençait à se demander s’il n’avait pas des hallucinations - ou si les anagrammes relevaient d’un processus conscient naturel de la parole. Il abandonna le projet.

Je me pose la question : si ces données étaient digérées par un ordinateur, parviendrions-nous à modéliser le langage en terme de systèmes dynamiques complexes ? Alors les grammaires ne seraient pas innées, mais émergeraient du chaos comme des « ordres supérieurs » - au sens de l’« évolution créatrice » de Prygogine. Les grammaires pourraient être les « attracteurs étranges », comme le motif caché qui est la « cause » de l’anagramme - des motifs qui sont réels mais n’ayant d’« existence » que par la manifestation des sous-motifs. Si le sens est insaisissable, c’est peut-être parce que la conscience elle-même, et donc le langage, est fractale.

Je trouve cette théorie bien plus anarchiste que l’antilinguistique ou la conception de Chomsky. Elle suggère que le langage dépasse la représentation et la médiation, non parce qu’il est inné, mais parce qu’il est chaos. Elle suggère que toutes les expériences dadaïstes (Feyerabend qualifiait son école d’épistémologie scientifique d’« anarchiste-dada »), la poésie sonore, le geste, les cut-ups, les langages d’animaux etc. - tout cela concourrait non pas à découvrir ou à détruire le sens, mais à le créer. Le nihilisme désigne obscurément un langage créant « arbitrairement » du sens. La linguistique approuve joyeusement, mais ajoute que le langage peut dépasser le langage, que du déclin et de la confusion tyrannique de la sémantique, il peut créer de la liberté.

Messages

  • DIPTYQUE
    D’une méthode

    Pour Mallarmé « le langage est le développement du Verbe, son idée dans l’Etre, le temps devenu son mode : cela à travers les phases de l’idée et du temps en l’Etre, c’est à dire selon la Vie et l’Esprit. » C’est ainsi que « Le Verbe, à travers l’idée et le temps, (...) du Devenir devient le langage. » Le Verbe semble pour Mallarmé un attracteur étrange qui devient langage dans la dimension dialectique (la discussion) induite par le temps. Distinguant parole et écriture comme les deux manifestations du langage, Mallarmé décèle dans leur origine commune, « leurs analogies constatées » la parenté du Verbe rendu, « derrière son moyen du langage, à la physique et à la physiologie, comme un principe dégagé, adéquat au temps et à l’idée ». Mallarmé définit le langage comme « le développement du Verbe, (...) cela à travers les phases de l’idée et du temps ». Cependant le Verbe comme un principe dégagé, adéquat au temps, ne disposait pas encore de l’espace des phases pour être modéliser, le Verbe étant « un principe se développant à travers la négation de tout principe, le hasard (...) ».
    L’idée d’un attracteur du langage aurait put séduire Mallarmé. Or un tel attracteur reste aujourd’hui encore à modéliser.
    Le Verbe pourrait donc être définit comme un attracteur caractérisé par l’aléatoire (le hasard chez Mallarmé) « formant la parole à l’aide du temps qui permet à ses éléments épars de se retrouver et de se raccorder suivant ses lois susciter par ces diversions ». Sous cette optique, les éléments épars de la langue sont comme soumis à des orbites dont un principe auto-organisateur(le Verbe) régit la dynamique globale. Ce principe en question est perçu par Mallarmé comme la clef du système, contraction du temps dont la Forme en se déployant offre sa loi de croissance en la dynamique du système. A ce niveau le langage révèle sa structure fractale . Dans « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard »poème auto-référentiel ou le Verbe se déploie, dans la dimension dialogique de la conscience, a lieu une inflation sémantique qui par le biais d’un jeu itératif engendre une multiplication de sens, ouverture selon un angle bien précis ; sensibilité aux conditions initiales. Le sens initial débutant par les mots « Un coup de dés » connaît dés lors des bifurcations au sein d’un réseau sémantique à multiples dimensions, le sens devient pluriel dans le pluriel de chemins qui s’offrent à lui, l’intégrale des chemins ! Puis cette inflation se ralentit. Le sens converge alors vers son bassin d’attraction qui contrebalance son entropie originelle. Dans une optique mallarméenne celui-ci tend vers le moment de sa Notion. Le sens ne se referme pas pour autant, ayant embrassé l’infini, dans l’étincelle de sa genèse, celui-ci adopte une orbe d’or qui recèle l’Irrationnel de cet instant. Le sens se courbe, s’effondre en lui-même jusqu’à l’idée de lui-même décrivant de la sorte la boucle récursive l’amenant vers son état illuminatif et silencieux,« le moment de sa notion » :« moment de la réflexion de son présent pur en lui même ou sa pureté présente ». La forme de croissance dictée par le Verbe au langage étant autosimilaire, les sous motifs du langage se voient créer à son image et la grammaire en tant que telle est l’ensemble des lois suscitées par les diversions et les bifurcations de ce pliage d’espace temps.
    Le Langage apparaît donc comme un cristal dont la grammaire fixe l’isomorphie.(ceci est une analogie) Or ce cristal admet une forme de croissance aléatoire ou apériodique, il s’agit donc d’un quasi-cristal dont l’archétype latent est un attracteur étrange à la frontière fractale duquel s’organise le langage, dans la dimension dialogique de la pensée récursive.