1984. William Gibson met en scène Case, un hacker adepte de la navigation dans le cyberespace, dans Neuromancer. Ce "quelque chose" qu’il appelle cyberespace tire son nom de la simulation graphique dynamique de l’information dans laquelle se plonge Case pour opérer ; il doit aussi à Wiener, inventeur du terme cybernétique, en 1948. La fiction de Gibson ne décrit pas le présent mais un avenir proche où la technoscience est devenue levier de la domination -sociale, économique, politique, militaire. L’auteur est américain et, alors, solide trentenaire. Sa compréhension du potentiel exponentiel des ordinateurs mis en réseau puise dans quarante années d’histoire contemporaine. Celle où le triangle d’acier "armée-université-industrie", financé de manière occulte par les gouvernements successifs des États-Unis, invente l’informatique et les réseaux. Celle où une assemblée cosmopolite de chercheurs est généreusement accueillie alors qu’ils fuient la guerre ; celle où, depuis, cette assemblée sert à asseoir la domination américaine par la domination technologique.
En 1942, ils ne sont qu’une poignée, ceux qui assisteront la naissance de la cybernétique : physiologiste, neuropsychiatre, sociologue des comportements, médecin, et deux anthropologues. Ce qu’ils veulent ? Abattre les frontières disciplinaires, se dégager du "piège réductionniste" et pour cela miser sur la similarité entre cerveau et informatique, entre neurone biologique et neurone formel. Ils ne sont pas seuls à se convaincre que les avancées récentes des logiciens depuis les communications programmatiques de Hilbert (1900 et, surtout, 1928) ne sont pas un échec, à peine une désillusion. Gödel, Church et Turing ruinent pourtant les espoirs de Hilbert, et gâchent la fin de sa vie ; par leurs démonstrations, les mathématiques ne seront ni complètes, ni cohérentes, ni décidables.
Les curieux de tout -les mathématiciens Wiener, Pitts ou von Neumann ; les ingénieurs Bush, Shannon, Baran, Engelbart ou Sutherland ; le neuropsychiatre McCulloch, etc.- travaillent dans d’innombrables directions en se parlant grâce à une lingua franca : le langage de la logique formelle. Les "fonctions primitives récursives" de Gödel font merveille dans les logical computing machines de Turing. Elles inspirent et laissent s’exprimer le feedback de Wiener et l’architecture de von Neumann dans les calculateurs électroniques binaires. Au-delà du calcul, en voie d’automatisation depuis des siècles, ce sont des idées, des méthodes qui deviennent mécanisables. Le recensement, la statistique, la simulation trouvent dans le codage numérique la meilleure représentation fonctionnelle du langage algorithmique et dans l’informatique le meilleur support opératoire. Ces chercheurs et beaucoup d’autres créent le substrat -matériel et logiciel- où la quête de l’humain augmenté devient un objectif raisonné ; la méthode de Engelbart (1962) est prouvée par l’exemple (1968). Il en sort, entre autres questions nouvelles, celle du cyberespace.
Le sens du terme se brouille au-delà de l’image romanesque. Quelles relations entretient cet "espace" avec l’information ; et qu’est-ce que l’information ? Et un espace ? Et que viennent faire communication, dialogue, interaction ? Si les interrogations sont là, l’effort de définition peine à suivre. Il laisse la place à un discours d’accompagnement destiné à emporter l’adhésion publique. Les communications prospectives des chercheurs entrent en écho avec la littérature de fiction. La science-fiction décrit les futurs possibles, et inscrit l’idée du progrès technoscientifique comme coextensive de la notion de progrès, notion à la Comte revue sauce Saint-Simon. Les scientifiques puisent dans ces lectures fictionnelles les images mentales qui les guident dans leurs recherches. Car si le cyberespace est un espace de nature informationnelle, quelle relation entretient-il avec notre espace mental ? Jusqu’à quel point comprenons-nous la machine numérique, la "machine univers" de Lévy -jusqu’où pouvons-nous pousser le dialogue que nous avons entamé, chacun individuellement, avec l’humanité par l’inclusion de ce tiers machinique ?
Le cyberespace est par essence un outil jailli de la mise en réseau des ordinateurs. Un outil étrange, qui se contient lui-même. Il lit et écrit les langages formels, les code en binaire pour opérer. Il répond à nos demandes lorsqu’elles sont conformes à ses règles. Il est capable d’autorégulation, de décision, d’évolution, d’autonomie -tous qualificatifs à entendre dans un sens très restrictif jugé à l’aune de l’humain mais dans un sens libérateur du point de vue de l’outil, s’il en avait conscience. Nous demandons à cet outil de nous aider à gérer l’explosion informationnelle pour en faire une explosion de la connaissance.
Comprendre ce que cyberespace veut dire, c’est dessiner une carte aussi précise que possible, chausser les meilleures lunettes pour la lire. Déterminer où se trouve l’information, quelle est sa composition, comment elle s’organise. Percevoir en creux le "medium is the message" de McLuhan dans une information stockée différemment par le cyberespace, par notre espace mental, par la matière inerte, par le biologique, et qui passe d’un code à l’autre. Quelles sont donc les structures, les voies par où la communication transmet l’information ? Le dialogue s’établit entre l’humanité et la machine évolutive par l’exploitation du code que nous ne cessons d’inscrire dans ses mémoires. N’y aurait-il pas des savoirs nouveaux à découvrir dans le point de vue de la machine sur le code, point de vue que nous découvririons à son insu, incapable qu’elle est de prendre conscience d’elle-même ?
Saisir d’un seul regard tout le cyberespace ; le positionner par rapport à d’autres termes connexes -espace informationnel, infosphère ; estimer la pertinence du concept ; esquisser quelques hypothèses sur l’objet, ses règles fonctionnelles, ses caractéristiques… Le programme est défini.
Intermède contextuel
Cette recherche constitue une première tentative de construction scientifique autour d’une intuition née d’une longue fréquentation des ordinateurs et des réseaux. Aiguillonnée par la curiosité elle a resurgi pendant des années, à tout moment : au détour d’une conversation, devant un écran, à la lecture des médias, en programmant, au cinéma, en rêvant… Une phrase presque anodine la résumait alors : « L’infosphère, pas un brin d’herbe ne lui échappe » [1] Nous parlions de cartographie tridimensionnelle de la planète (figure 0.1) ; de réseaux satellitaires quantifiant en continu la biosphère ; de numérisation intégrale de la finance ; des conséquences bien réelles des activités immatérielles ; de représentation numérique de l’individu ; de surveillance orwellienne ; de simulation dynamique de l’information ; de politique mondiale… Nous parlions aussi de la dépendance croissante de l’humanité envers ce macrosystème technique [2] qu’est devenu l’informatique mise en réseaux.

Figure 0.1 : Le mont Kilimandjaro tel qu’il a été cartographié en trois dimensions par la mission militaire américaine Shuttle Radar Topography Mission en février 2000, mission au cours de laquelle l’altitude de l’ensemble des terres émergées a été numérisée. Les données publiques ont une précision de 60 m ; les militaires américains se réservent l’usage des données dont la précision est inférieure à 30 m, comme toujours avec leur quête obsessionnelle de la domination technologique. (Source : site du projet SRTM, http://srtm.usgs.gov/.)
Trouver quel fil attraper prit plus de temps qu’à un chat pour débrouiller une pelote. À l’évidence d’une informatique réticulaire omniprésente dans les sociétés occidentalisées, et avec quelles conséquences, s’oppose un chaos d’approches -crédibles ou non- de légions de scientifiques, philosophes, politiques, artistes, économistes, sociologues, futurologues, programmeurs, commentateurs… ajoutant au chaos ambiant la confusion des termes, des définitions et des concepts ; véritable tsunami d’incompréhension mutuelle dispersant les points de vue. Le retour aux sources s’imposait.
La relecture des pères fondateurs à la lumière du XXIe siècle -ceux qui pensèrent l’informatique et les réseaux comme théorie, ceux qui repensèrent ces théories pour les incorporer dans le réel- fut salvatrice. Il en surgit une image complexe, dense, multidimensionnelle, fractale où trouver des bases à l’édifice. Encore fallait-il renoncer à beaucoup pour y découvrir une structure. Des pans entiers de l’histoire des mathématiques, des langages, de la technique, de la philosophie ont basculé hors du texte mais pas totalement, subsiste un hypertexte [3] tissé autour de lui.
Lister les contributeurs à l’éclosion du NewMedia [4] n’aurait pas de sens. Prétendre brosser ici une histoire complète de l’informatique, des réseaux, d’Internet non plus. La focalisation sur deux poignées de pionniers a suivi quelques axes régulateurs :
les mathématiques qui imprègnent cet univers calculatoire mécanisé issu de notre univers mental, fil conducteur vers la formalisation logique, le codage automatisé, les langages informatiques, les réseaux ;
l’information dont la définition s’enroule et s’enfuit, processus ou résultat ?, mais qui reste soluble dans la communication ;
la représentation graphique, art ancien de l’icône effacé derrière le texte linéaire, qui revient habillée en langage symbolique de simulation dynamique par la grâce des "médias électriques" [5] ;
la fiction et la science-fiction, connexes aux prospectives futuristes des chercheurs, qui accoutument nos imaginaires à une technoscience aux vertus discutables mais indiscutablement présente ;
l’humanité en soi, comme créatrice d’un outil unique à la frontière des langages et de la technique, et qui y a trouvé un interlocuteur disert.
Quelques chercheurs donc, et des visionnaires, ont tracé la voie pluridisciplinaire où s’est épanoui le cyberespace. L’éclosion théorique ne serait rien sans la volonté politique de domination militaire par la technologie qui prend corps aux États-Unis dans la période 1940-1945. La bascule unanime de la société américaine dans "l’aventure numérique" arrive à la fin du conflit ; entraînant avec elle toutes les nations occidentalisées -laquelle n’a pas eu son "plan Calcul" ?- et aussi l’URSS.
En cinquante ans, la méthode de Engelbart a diffusé partout, elle est opérante et productive. Les théories contemporaines des sciences infocom [6] s’élaborent dans cet espace conceptuel où la complexité peut être rationalisée à défaut d’être appréhendée. Et si l’humain par ses ressources propres n’y suffit pas, l’humain augmenté par le dialogue avec le cyberespace y parviendra éventuellement. L’algorithme de recherche est prêt à fonctionner, récursif à souhait comme le permettent les "fonctions primitives récursives" de Gödel appliquées à la mécanisation du calcul. Voici un an, dans la zone de saisie était inscrit "infosphère". La liste de résultats a été distillée : renoncer à tout écrire, c’est commencer à écrire.