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Le concept CET, ou Cyber-Espace-Temps

samedi 8 février 2003, par basarab nicolescu

Le texte qui suit est la transcription de la communication donnée par Basarab Nicolescu lors du colloque « Penser les réseaux », qui s’est tenu les 20 et 21 mai 1999 à Montpellier à l’initiative du Centre de recherche et d’analyse sur la technique, l’épistémologie de l’information et les réseaux (Crateir).

Les actes du colloque ont été publiés sous la direction de Daniel Parrochia aux éditions Champ Vallon, en 2001, sous le titre Penser les réseaux.


Le Cyber-Espace-Temps ou l’imaginaire visionnaire

Dans le cyberespace le mental de l’être humain se projette matériellement en dehors de lui-même en engendrant des résultats qui ne sont pas le produit des processus dits « naturels ».

Le mot « cyberespace » est polysémantique et peut donc prêter à de multiples confusions. Quelquefois il se réfère à la seule Réalité Virtuelle, les autoroutes de l’information et l’Internet apparaissant comme des notions distinctes. C’est la raison pour laquelle j’ai trouvé [1] qu’il est préférable d’introduire une nouvelle dénomination -le Cyber-Espace-Temps (CET)- pour désigner l’espace informatique dans son entièreté, cet espace qui est en train d’envelopper la Terre toute entière.

Il convient donc de s’interroger sur la nature de cet espace-temps. Est-il vraiment nouveau ou coïncide-t-il avec l’espace-temps considéré par la physique ? Quel est le nombre de dimensions du CET ? Quelle est la logique qui régit le CET ? Le CET est-il de nature matérielle ou immatérielle ? Quelle est la place de l’être humain dans le CET ? Le CET joue-t-il un rôle d’évolution ou d’involution dans l’histoire de l’humanité et de l’être humain ? Est-il un simple outil ou signifie-t-il l’émergence d’un nouveau niveau de Réalité ?

Nous pouvons essayer de répondre à ces questions en identifiant les sept caractéristiques suivantes [2] du CET :

1. Le CET est à la fois naturel et artificiel

Le CET est naturel car sa source est naturelle : le monde quantique. En effet, les symboles 0 et 1 dénotent en fait des processus quantiques. 0 et 1 signifient, grossièrement parlant, « porte ouverte-porte fermée » dans le monde quantique. Ils sont déjà une « traduction », en langage mathématique, des processus dans l’infiniment petit. Les 0 et 1 sont plutôt des métanombres que des nombres. Mais le langage fondamental est celui du monde quantique, de la Nature, et donc, par définition, universel.

En même temps, le CET est artificiel. Tout d’abord le langage utilisé est artificiel -celui des mathématiques- en commençant par le codage fondamental (0,1) et en finissant par des équations mathématiques de plus en plus élaborées qui sont comme le germe d’une infinité d’images dont la plupart n’ont pas de correspondance dans le monde naturel. L’abstraction est ainsi, comme dans le monde quantique, non pas un outil pour décrire la réalité, mais une composante inséparable de la réalité. Le CET est artificiel aussi parce qu’il résulte d’une technologie sophistiquée, mise en oeuvre par l’être humain.

Ce double aspect naturel-artificiel pose très sérieusement la question d’une nouvelle interface [3], celle entre l’homme et le CET. En dernier ressort, cette nouvelle interface est engendrée par l’interaction entre l’homme et la Nature, qui pose à nouveau la question d’un tiers qui englobe et l’homme et la Nature.

2. Le CET est de nature matérielle

L’information qui circule dans le CET est tout aussi matérielle qu’une chaise ou qu’une voiture : tout simplement leurs degrés de matérialité sont différents. L’expression « civilisation de l’immatériel » est abusive, car elle présuppose l’identification de la matière avec la substance. Dans la physique moderne la matière est associée au complexe (substance-énergie-information-espace-temps). Le glissement sémantique du matériel à l’immatériel n’est pas innocent, car il peut conduire à des fantasmes dangereux. L’information, tout en étant non-substantielle est néanmoins matérielle. L’exemple le plus clair est l’information du monde quantique, fondement de l’avènement prochain des ordinateurs quantiques [4].

3. Le CET agit comme un transformateur du réel en imaginaire et du réel en imaginaire

Une véritable transformation réel-imaginaire est possible grâce à l’information quantique. La substitution de l’argent substantiel (papier ou métal) par la monnaie informatique n’est qu’une illustration élémentaire de cette transformation d’une grande généralité. Une caractéristique essentielle du CET est la capacité maximale d’interaction réel-imaginaire, concret-abstrait, corps-équations mathématiques. Le CET peut donc, en principe, mettre en évidence un nouveau niveau de perception.

4. Dans le CET les signaux circulent à la vitesse limite dans le monde naturel, la vitesse c de la lumière

La vitesse c, par elle-même, n’est pas quelque chose d’extraordinaire. Nous voyons dans le ciel des étoiles disparues depuis longtemps, tout simplement parce que la lumière se propage avec une vitesse finie. Les particules dans les atomes de notre corps tournoient à la vitesse de la lumière. Mais ce qui est nouveau est le fait que l’être humain a créé un espace-temps où toutes les vitesses sont égales à c. Le CET a une dimension cosmique -celle de la planète Terre. On peut même se demander si le CET n’est pas partout le même dans le cosmos, car la matière, selon les connaissances actuelles, est partout la même, dans tout l’univers.

5. Le nombre de dimensions du CET est différent de quatre

À première vue, le nombre de dimensions du CET est quatre : trois d’espace et une de temps (comme l’espace-temps macroscopique). Mais plusieurs indices nous font penser que le nombre de dimensions du CET est plus grand que quatre.

Le monde quantique, source du CET, est caractérisé par un nombre de dimensions différent de quatre (en vue de l’unification de toutes les interactions physiques connues). La transformation réciproque équations mathématiques-images peut mettre en jeu un espace abstrait mathématique dont le nombre de dimensions est différent de quatre. La dimension fractionnaire (non-entière) de l’espace est compatible avec le CET. Les fractals sont des entités « naturelles » dans le CET. Enfin, l’intervention de la conscience humaine par l’interface homme-CET indique aussi que le nombre de dimensions n’est pas nécessairement quatre.

6. La logique qui régit le CET est la logique du tiers inclus

Superficiellement, on pourrait croire que la logique qui régit le CET est la logique classique, binaire, en partant de l’observation que le codage (0,1) est binaire. L’ordinateur serait ainsi considéré comme une machine, perfectionnée certes, mais quand même une machine, incapable d’interaction avec l’être humain.

Deux remarques nous montrent que cette conclusion est fausse :

i. La source du CET est le monde quantique, qui est régi par une logique différente de la logique classique , la logique du tiers inclus.
On ne doit pas confondre lecture du codage et logique. C’est comme si le fait que nous écrivions tiers inclus dans le langage des lettres (t-i-e-r-s...) signifiait que le « tiers inclus » doit se soumettre à l’axiome du tiers exclu, ce qui est une absurdité évidente. Il est vrai que la lecture technique du codage est actuellement binaire, mais les ordinateurs quantiques vont bientôt permettre une lecture de tiers inclus de ce même codage.

ii. L’immersion du corps humain dans le CET met en éveil un nouveau niveau de perception (essentiellement dû à la rencontre du « mur de lumière ») qui découvre un monde en rupture radicale avec le monde macrophysique dans lequel nous passons notre vie. Ce « nouveau monde » n’est pas régi par la logique classique : l’enchaînement des causes et effets est suspendu, la causalité linéaire est abolie, la discontinuité peut être non seulement pensée mais vécue.

7. Le Cyber-Espace-Temps n’est ni déterministe ni indéterministe : il est l’espace du choix humain

Dans la mesure où le CET permet la mise en jeu de la notion de niveaux de Réalité et de la logique du tiers inclus, il est potentiellement un espace transculturel, transnational et transpolitique.

En conclusion, nous pouvons affirmer que le CET est un nouveau niveau de Réalité.

La navigation dans le CET est un nouveau type de navigation, une navigation dans les entrailles de la nature, en interaction avec nous-mêmes. Elle est la source d’un nouveau type d’imaginaire, qui affecte la perception et qui, à son tour, alimente l’imaginaire. Une boucle se crée entre l’imaginaire quantique et la navigation dans le CET. Les processus quantiques jouent un rôle certain dans les fonctionnements de la mémoire et de la conscience. Il y a comme un miroir où se réfléchissent et les processus quantiques du cerveau humain et les processus quantiques du CET. Pour la première fois dans l’histoire, il existe une possibilité d’intégration du fini que nous sommes dans l’unité entre l’infiniment petit et l’infiniment grand. Dans la mesure où ce « fini » est le cristal où se réfléchit l’infiniment conscient, nous assistons, peut-être, à la naissance du premier type historique d’interaction ternaire (infiniment petit, infiniment grand, infiniment conscient). Il y a ici une chance ontologique, qui évidemment peut être facilement gâchée, ratée si elle n’est pas reconnue en tant que telle.

Les composantes de la techno-Nature, y compris le Cyber-Espace-Temps, possèdent une propriété particulière : l’automouvement. L’automouvement dans la techno-Nature signifie la soumission à un principe de maximalité : tout ce qui pourra être fait sera fait. Ce principe de maximalité peut conduire aux pires monstruosités, mais il a aussi un immense potentiel créatif. C’est notre responsabilité -répondre à une possibilité évolutive qui nous est offerte- qui joue à nouveau le rôle du tiers inclus.

La causalité dans le CET est différente de celle, locale, régissant le niveau macrophysique et de celle, globale, régissant le niveau quantique. La causalité dans le CET est une causalité en boucle ouverte, due à l’interface homme-CET. L’être humain découvre en lui-même un nouveau niveau de perception grâce à son interaction avec l’ordinateur, et l’ordinateur affine ses potentialités par l’interaction avec l’être humain.

L’ordinateur est un outil d’accès au CET, tout comme le corps humain est l’outil d’accès au niveau macrophysique. Un être chimérique, comme le Minotaure, au corps d’homme et à la tête de taureau, pourrait naître de cette double interaction récursive et menacer notre existence. Mais nous pouvons aussi envisager une libération sans précédent des multiples contraintes de la vie de tous les jours, en transférant ces contraintes dans le Cyber-Espace-Temps, qui devient ainsi une véritable machine à libérer le temps. Ce temps gagné nous pouvons le consacrer à notre propre développement intérieur.

L’idée de l’isomorphisme entre les processus psychiques et les processus microphysiques traverse la pensée de Korzybski, Jung, Pauli ou Lupasco [5]. Cet isomorphisme est en train de passer du domaine de la spéculation théorique à celui de l’application pratique, par la construction des ordinateurs quantiques. Il est la source de ce qui peut être le pire ou le meilleur dans l’émergence du CET dans la vie de la planète. Nous avons une immense responsabilité : il s’agit de changer de système de référence, d’introduire une nouvelle manière de comprendre la dialectique entre simplicité et complexité.

Le choix auquel nous sommes confrontés a une apparence binaire : ère de marchands ou ère de marchants.

Un bâton a toujours deux bouts.

Un bout du bâton « village global » correspond à une formule démagogique pour cacher une nouvelle forme de la domination de la terre par les riches. Les riches seront de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. C’est ce que j’appelle « l’ère des marchands ».

L’autre bout du bâton « village global » correspond à l’émergence possible d’un village des villages (comme on dit « système des systèmes »). Peut-on rêver qu’un jour, la terre sera couverte de villages-béguinages, reliés par le CET ? Les mégalopoles -centres géants de concentration de l’information- deviennent évidemment inutiles dans le CET. Les mégalopoles pourront être transformées en immenses centres d’archives et de musées. Une source de laideur esthétique et de violence pourrait ainsi disparaître. Le village des villages pourrait ainsi devenir un lieu d’accueil de la transreligion, de la transculture, de la transpolitique.


Bibliographie


[1Basarab Nicolescu, La transdisciplinarité, manifeste, Éditions du Rocher, collection "Transdisciplinarité", Monaco, 1996.

[2Basarab Nicolescu, ibid.

[3René Berger, L’origine du futur, Éditions du Rocher, collection "Transdisciplinarité", Monaco, 1996.

[4David Deutsch, The Fabric of Reality, Penguin Books, London, 1997.

[5Stéphane Lupasco-L’homme et l’oeuvre, sous la direction de Horia Badescu et Basarab Nicolescu, Éditions du Rocher, collection "Transdisciplinarité", Monaco, 1999.

Messages

  • pas le courage de lire jusqu’au bout, tellement c’est n’importe quoi....
    le monde quantique (’inventé’ par Planck) n’est pas du tout comme tu le decris. et le monde de l’informatique comme le decris l’algebre booleenne, ne sont pas du tout compatible, surtout dans leurs algorithmes.
    donc, il est important que les gens lisant cette article se reseignent a d’autres sources egalement...