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Infosphère, une définition

vendredi 20 décembre 2002, par luciano floridi

Cette définition du concept d’infosphère est le fait de Luciano Floridi pour l’ouvrage italien Internet & Net Economy, édité sous le contrôle de Vito di Bari pour Il Sole 24-Ore Libri. Le livre est paru en 2002. La traduction qui en est donnée ici a été réalisée par Antonin Billet, Renaud Bonnet et Michaël Thévenet.


Infosphère : espace sémantique constitué de la totalité des documents, des agents et de leurs opérations.

Par « documents » on entend tout type de données, d’informations et de connaissances, codifiées et implémentées dans n’importe quel format sémiotique, sans aucune limite de taille, de typologie ni de structure syntaxique. Aujourd’hui, l’intérêt se focalise sur le monde des réseaux numériques, mais l’infosphère inclut également les récits oraux, les films télévisés, les textes imprimés et les programmes radiophoniques. Le terme d’« agents » fait référence à tout système capable d’interagir avec un document de façon autonome, comme par exemple une personne, une organisation ou un robot logiciel sur le Web. En réalité, un agent dans l’infosphère est un type spécial de document, capable d’interagir de manière autonome (il suffit de penser à son profil individuel comme client d’une banque). Enfin, par « opérations », on doit comprendre tout type d’action, d’interaction et de transformation qui peut être effectué par un agent et auxquelles peut être soumis un document.

« Infosphère » est un néologisme construit sur le modèle de « biosphère ». D’après moi, ce terme a été introduit vers le milieu des années 90, dans le cadre de recherches visant à analyser le nouveau milieu dans lequel les différentes composantes de la société de l’information sont à l’œuvre. Pour comprendre l’utilité de ce concept, il est bon de noter que l’on peut aussi parler d’« infosphère » pour se référer à des environnements plus circonscrits, par exemple pour identifier le capital informationnel d’une entreprise et de ses ouvriers. Comment caractériser l’infosphère ? L’infosphère se présente comme un espace logique, dynamique, hypertextuel, « plein », continu, fini mais potentiellement illimité et immatériel. Analysons chacune de ces caractéristiques de plus près.

L’infosphère est un espace dans lequel les objets et les dimensions sont constitués par des propriétés et des relations. Le jeu d’échecs en fournit une bonne analogie. L’espace y est représenté par le nombre de cases, non par leur grandeur physique. Les pièces sur l’échiquier, dont l’apparence physique est sans importance (une tour peut être remplacée par un bouchon de bouteille), figurent un ensemble de règles. Enfin, les distances sont calculées non pas en centimètres mais par le genre d’interaction qu’une pièce peut avoir avec l’échiquier, il suffit de considérer la distance asymétrique, en nombre de coups, qui sépare une tour d’un pion.

La dynamique du système peut être décrite en termes de transition d’une phase à l’autre du jeu. En tant qu’espace logique, l’infosphère a une structure syntaxique hypertextuelle par nature. Le Web en donne l’exemple le meilleur et le plus récent. Chaque partie est connectée et peut avoir divers niveaux d’interaction avec le reste du système. Ce qui caractérise aussi la mondialisation. Pour comprendre ensuite en quoi l’infosphère est un espace plein, il faut comprendre qu’un « trou » dans l’infosphère serait équivalent à une totale absence de données, d’informations ou de connaissances, un cas impossible car l’absence d’information est déjà une information. La continuité de l’infosphère est garantie par le fait que, pour chaque paire de documents considérée, il est possible de repérer entre eux un troisième document qui les relie. La bureaucratie est passée maître dans ce genre d’opérations. Pour toutes ces raisons, l’infosphère est comparable à un aquarium dans lequel les dynamiques internes sont possibles non pas à cause du vide mais grâce au repositionnement des masses qui y sont présentes.

D’un point de vue diachronique, l’infosphère représente un univers fini, dont l’expansion, en extension comme en densité, est liée à l’histoire humaine et semble impossible à arrêter. Une donnée peut aider à illustrer ce phénomène. En 2000, des chercheurs du MIT estimaient que la totalité des seules données numériques existantes au monde était égale à environ 10^18 octets. Soit l’équivalent de 250 méga-octets données par être humain [1]. D’un autre côté, les sociologues de la connaissance font valoir que l’ensemble du monde des connaissances redouble tous les dix ans. Bientôt, il se trouvera donc 500 méga-octets de données numériques par être humain.

Le fait que l’on traite d’un espace logique aide à ne pas confondre l’infosphère avec ses différentes actualisations physiques. Par exemple, dans certains départements d’une entreprise (il suffit de penser aux savoir-faire accumulés par son personnel) comme dans toutes les cultures préhistoriques (on pense à la culture orale décrite par Platon dans Phèdre), l’infosphère peut être un milieu totalement immatériel et intangible. Dans ce cas, son welfare et sa croissance sont liés à la mémoire individuelle et à la transmission comportementale et orale, des rites de passage et d’initiation aux séances de formation. Cette immatérialité essentielle de l’infosphère explique pourquoi la virtualisation progressive du monde des objets matériels (l’évolution du concept d’argent est un exemple typique) et, dans la même mesure, la réification progressive du monde des objets immatériels (l’information, comme nouvel « or numérique », a remplacé l’or noir) sont parmi les causes principales de la croissance continuelle de l’infosphère et de son importance dans le cours de l’histoire.

L’infosphère est aujourd’hui un milieu toujours plus étendu et pénétrant. L’humanité a désormais la capacité de passer la majeure partie de sa propre vie consciente et mentale en travaillant, en créant, en communiquant, en découvrant, en jouant, en commerçant et en interagissant presque exclusivement à l’intérieur de l’infosphère, en se déplaçant entre ses différentes régions. Aux origines de cette sorte de dépassement de la biosphère par l’infosphère, il y a évidemment la révolution informatique. Dans les sociétés post-e-révolutionnaires, l’homo informaticus est une espèce amphibie qui a un besoin vital de ces deux milieux. Les problèmes qui impliquent aujourd’hui l’infosphère sont devenus aussi importants et urgents pour la survie de l’homo informaticus que ceux qui affligent la biosphère.

Parmi les questions liées à l’écologie de l’infosphère on peut énumérer l’éducation conçue comme entraînement à l’acquisition d’aptitudes ; la préservation, la diffusion, le contrôle de la qualité, la fiabilité, la libre circulation et la sécurité de l’information ; la propagation de l’accès universel ; le support technique pour la création de nouveaux espaces numériques ; le partage et l’échange de contenus ; la conscience publique ; le respect de la vie privée, de la diversité, du pluralisme et de la propriété ; l’utilisation éthique des technologies de l’information et de la communication (TIC) ; l’intégration des TIC traditionnelles et récentes pour la création et la gestion des informations, le partage numérique.

Ces questions peuvent être affrontées plus efficacement si on les aborde selon une perspective environnementale. Elles nécessitent une approche éthique forte, qui puisse fournir une voie cohérente pour le développement équitable et soutenable de ce nouvel espace humain. Dans plusieurs travaux récents j’ai défini cette approche Éthique de l’information (lire à ce sujet l’article Éthique dans l’infosphère).


[1Ces données sont le fruit des recherches de Peter Lyman et Hal R. Varian. Leurs résultats ont été publiés en ligne sous le nom How much information ?, à lire sur http://www.sims.berkeley.edu/research/projects/how-much-info/index.html.

Messages

  • "Chaque partie est connectée et peut avoir divers niveaux d’interaction avec le reste du système. Ce qui caractérise aussi la mondialisation. Pour comprendre ensuite en quoi l’infosphère est un espace plein, il faut comprendre qu’un « trou » dans l’infosphère serait équivalent à une totale absence de données, d’informations ou de connaissances, un cas impossible car l’absence d’information est déjà une information. La continuité de l’infosphère est garantie par le fait que, pour chaque paire de documents considérée, il est possible de repérer entre eux un troisième document qui les relie. "

    Drôle cette démonstration de la continuité par l’absence de trou

    Une question

    dans quel espace est contenu cette infosphère ?
    si ce n’est que dans elle même

    avant d’évoquer la possibilité de trou,
    il faudrait prouver qu’il y a des lieux de continuité dans l’infosphère.

    (désolé pour ce recours aux maths : on peut toujours mettre un nombre fractionnaire entre deux nombres fractionnaires et pourtant, dieu sait si dans l’ensemble des fractionnaires il y a des trous)

    je me permets de croire à la discrétion absolue (non continuité) de ce type "d’espace" (?)
    une collection infinie d’objets définie-t-elle un espace.

    Autre question
    pour définir cette continuité
    qui suppose elle-même la notion de "proximité"
    il manque me semble-t-il de quoi mettre en évidence la distance relative de deux concepts
    et ceci, sans ambiguité !

    Or il me semble que l’ambiguité est précisément ce qui définit les savoir-faire (osons le mot que réducteurs de tête et de bras cherchent à bannir : "les habiletés") du petit personnel d’une entreprise
    (on voit bien quel est l’objectif de cette réduction des personnes à leur potentiel infosphérique)
    Ainsi,
    il ne me parait pas possible de définir de distance entre deux "objets" de l’infosphère
    même si les qualititiens et certificateurs de tout poil prétendent y parvenir lorsqu’ils vendent "de la confiance en livret" (Norme Iso 9000-x)

    Cette infosphère me semble très proche de la définition de Pascal

    « Le centre est partout et la circonférence nulle part »

    avec la matérialité en plus d’une foirefouille au grès des organisations choisies en fonction des saisons, fêtes prochaines, périodes promotionnelles
    (où est la notion de distance là dedans ? puisqu’elle dépend d’une intentionnalité externe)

    Ceci dit,
    soit il y a une énorme bourde
    et je la trouve extrèmement intéressante (cette pseudo démonstration de la continuité de l’infosphère)
    soit je suis complètement hors du coup
    et je viens de gagner un trajet à faire dont d’ignorais tout

    Dans les deux cas, voilà un supplément de vie !

    Luc Comeau-Montasse
    du fagot des multitudes

    PS : si quelqu’un voit un endroit où je me serait fourvoyé ou un lieu de ce que j’ai pu écrire qui manquerait de clarté (je n’ose dire de "continuité")
    merci de me le signaler.

    • Cela aussi j’adore

      ( René Guénon m’avait pourtant prévenu ("Le règne de la quantité") )

      "D’un point de vue diachronique, l’infosphère représente un univers fini, dont l’expansion, en extension comme en densité, est liée à l’histoire humaine et semble impossible à arrêter. Une donnée peut aider à illustrer ce phénomène. En 2000, des chercheurs du MIT estimaient que la totalité des seules données numériques existantes au monde était égale à environ 10^18 octets. Soit l’équivalent de 250 méga-octets données par être humain [1]. D’un autre côté, les sociologues de la connaissance font valoir que l’ensemble du monde des connaissances redouble tous les dix ans. Bientôt, il se trouvera donc 500 méga-octets de données numériques par être humain. "

      Nous devenons incapable
      alors même que le mot complexité nous vient constamment à la bouche
      et que nous réduisons constamment cette complexité dans le monde que nous parvenons à "asservir" (tous sens du terme jusqu’à celui des machines à commandes nimérique)
      nous devenons incapable de saisir le réel autrement que par des nombres
      Je suis très intéressé à savoir à combien de mega-octets de données numériques correspond par exemple le passage relatif à "l’oracle de la dive bouteille" dans l’oeuvre bien connue de Rabelais

      Sans l’information (non mesurable en bits) contenue dans la tête de celui qui déchiffre les données (prétenduement) mesurée en bits,
      celles-ci possèdent une valeur informative nulle.

      Tous les discours sur l’IA utilisent ce type d’artifice
      avec passage au trou noir de l’origine du sens

      Que l’on donne n’importe quel message par exemple évoquant la passion entre deux êtres, prétendument codé en tant de Bits
      à une pensée non humaine
      (quoi ? ça n’existe pas ... ah bon ! alors j’y vois plus clair ! )
      et ensuite ...dans cette intelligence autre que la notre
      que reste-t-il de nos amours ?