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La formation de la Noosphère

jeudi 12 décembre 2002, par pierre teilhard de chardin

Cet extrait forme l’introduction du texte de Pierre Teilhard de Chardin Une interprétation biologique plausible de l’histoire humaine, La formation de la Noosphère, écrit en 1947. Il a été repris du volume 5 des Œuvres de Pierre Teilhard de Chardin, L’avenir de l’Homme, paru aux éditions du Seuil en 1959. Il figure pages 201 à 203.


Graduellement, mais irrésistiblement (depuis et à travers A. Comte, Cournot, Durkheim, Lévy-Bruhl, et bien d’autres), l’organique tend à se substituer au juridique dans les conceptions et les constructions de la Sociologie. Le sens du Collectif s’éveillant en nous à la suite de l’Évolutif, jusqu’à imposer au système entier de nos représentations un cadre de dimensions nouvelles, l’Humanité cesse chaque jour davantage de s’offrir à nos yeux comme une simple association accidentelle et extrinsèque d’individus pour prendre peu à peu figure d’entité biologique, où se prolongent et culminent, en quelque façon, les démarches et la rigueur de l’Univers en mouvement. Société, Organisme social : ce n’est plus symboliquement, c’est réalistiquement qu’il s’agit, nous le sentons, d’associer désormais les deux termes. Mais précisément, dans cette transposition des valeurs, dans ce passage du juridique à l’organique, comment faire jouer correctement l’analogie ? c’est-à-dire comment sortir de la métaphore sans tomber dans les identifications ridicules et simplistes qui feraient de l’Humanité une sorte de grand animal vivant ?... Pour la Sociologie moderne, toute la difficulté est là.

C’est avec l’idée et dans l’espoir d’avancer vers la solution de ce problème que je me hasarde à présenter ici, à partir d’une base zoologique et biologique aussi large que possible, une perspective cohérente de la « Terre pensante » où se retrouvent, me semble-t-il, sans déformation, et cependant avec les corrections imposées par un changement d’ordre, les processus généraux de la Vie et de la Vitalisation.

Au regard du naturaliste, l’Humanité se découvre certainement comme un objet profondément énigmatique. Anatomiquement (Linné l’avait déjà vu) l’Homme diffère tellement peu des autres grands Primates que, à appliquer brutalement les critères habituels de la classification zoologique, son groupe ne représente qu’une coupure infime (une coupure inférieure à l’Ordre, en tout cas) dans les cadres de la Systématique. Et « biosphériquement » cependant (qu’on me passe ce mot) le même Homme occupe sur le globe une place non seulement prépondérante, mais exclusive jusqu’à un certain point, parmi les autres vivants. À elle seule, la petite famille des Hominidés, la dernière apparue sur le tronc de l’Évolution, a déjà atteint une extension équivalente, ou même supérieure, à celle des plus grandes nappes vertébrées (Reptiles ou Mammifères) qui aient jamais occupé la Terre. Et bien plus, du train où elle va, on peut déjà prévoir le jour où toute autre forme d’animaux, et même de Plantes, sera par elle supprimée ou domestiquée.

Qu’est-ce que ceci veut dire ?

Le paradoxe s’évanouit, si je ne me trompe, et les contrastes s’harmonisent (avec pour résultat immédiat qu’une avenue s’ouvre toute grande aux progrès de la Sociologie nouvelle) à la double condition suivante :
- 1. D’abord que nous nous décidions à faire leur place, dans le mécanisme de l’Évolution biologique, aux forces particulières déclenchées par le phénomène psychique de l’Hominisation ;
- 2. Et ensuite que nous élargissions nos vues jusqu’à envisager la formation actuelle, sous nos yeux, à la faveur des facteurs hominisants, d’une entité biologique spéciale, telle qu’il n’y en a jamais eu encore sur Terre, – la formation, veux-je dire, à partir et au-dessus de la Biosphère [1], d’une enveloppe planétaire de plus, l’enveloppe de substance pensante à laquelle j’ai donné, par commodité et symétrie, le nom de Noosphère [2].


[1Ce terme, créé par Suess, est parfois pris (Vernadsky) au sens de « zone terrestre contenant la Vie ». Je l’entends ici comme signifiant la couche même de la substance vitalisée enveloppant la Terre.

[2De Noos, esprit : sphère terrestre de la substance pensante.