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Le cyberespace ou la virtualisation de l’ordinateur

jeudi 28 novembre 2002, par pierre lévy

Ce court texte est extrait du livre de Pierre Lévy Qu’est-ce que le virtuel ?, paru aux éditions La Découverte en 1998. Il figure pages 44 et 45.


On n’aurait qu’une vue partielle de la virtualisation contemporaine du texte et de la lecture si l’on se focalisait uniquement sur le passage du papier à l’écran d’ordinateur. L’ordinateur comme support de messages potentiels s’est déjà intégré et quasiment dissout dans le cyberespace, cette turbulente zone de transit pour signes vectorisés. Avant d’aborder la déterritorialisation du texte, évoquons donc la virtualisation de l’ordinateur.

Longtemps polarisée par la « machine », balkanisée naguère par les logiciels, l’informatique contemporaine - logiciel et matériel - déconstruit l’ordinateur au profit d’un espace de communication navigable et transparent centré sur les flux d’information.

Des ordinateurs de marques différentes peuvent être assemblés à partir de composants presque identiques et des ordinateurs de la même marque contiennent des pièces d’origines très différentes. Par ailleurs, des composants de matériel informatique (capteurs, mémoires, processeurs, etc.) peuvent se trouver ailleurs que dans des ordinateurs proprement dits : sur des cartes à puces, dans des distributeurs automatiques, des robots, des moteurs, des appareils ménagers, à des noeuds de réseaux de communication, dans des photocopieuses, des télécopieurs, des caméras vidéo, des téléphones, des radios, des télévisions... partout où se traite automatiquement de l’information numérique. Enfin et surtout, un ordinateur branché sur le cyberespace peut faire appel aux capacités de mémoire et de calcul d’autres ordinateurs du réseau (qui, eux-mêmes, en font autant), ainsi qu’à divers appareils distants de capture et d’affichage d’information. Toutes les fonctions de l’informatique (saisie, numérisation, mémoire, traitement, affichage) sont distribuables et, de plus en plus, distribuées. L’ordinateur n’est plus un centre mais un lambeau, un fragment de la trame, un composant incomplet de l’universel réseau calculant. Ses fonctions pulvérisées imprègnent chaque élément du technocosme. À la limite, il n’y a plus qu’un seul ordinateur, un seul support pour texte, mais il est devenu impossible d’en tracer les limites, de fixer son contour. C’est un ordinateur dont le centre est partout et la circonférence nulle part, un ordinateur hypertextuel, dispersé, vivant, pullulant, inachevé, virtuel, un ordinateur de Babel : le cyberespace lui-même.

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