Accueil > journal > articles > Mais pourquoi donc les auteurs devraient-ils avoir des droits (...)

droits d’auteur

Mais pourquoi donc les auteurs devraient-ils avoir des droits ?

jeudi 22 mars 2012, par jean zin

Ce point de vue de Jean Zin est partagé sans la moindre hésitation : nous aurions aimé l’écrire nous-mêmes ! Mais plutôt qu’un mauvais plagiat, autant reproduire l’original. C’est conforme à l’esprit et la lettre du texte, diffusé sous copyleft par son auteur.


Mais pourquoi donc les auteurs devraient-ils avoir des droits ?

Comme on m’a demandé de participer à la réponse du Parti Pirate à un article de Laurent Joffrin sur le piratage, je me suis rendu compte que j’étais beaucoup plus radical qu’eux car opposé pour ma part au droit d’auteur, dans ma propre pratique, et peu soucieux de garantir les ressources des Majors. Position parfaitement “irresponsable” d’après le monsieur mais basée à la fois sur les capacités infinies de reproduction du numérique, sur la nécessité de partage du savoir ou de la culture, et sur les risques d’un contrôle totalitaire mais aussi sur le refus d’assimiler la création à un travail rémunérateur ou un investissement. Il n’y a en effet aucune raison que les auteurs aient des droits, pas plus que les artistes ne devraient absolument devenir riches quand ils ont du succès, eux qui ont toujours connu plutôt une vie de bohème. Si on veut gagner de l’argent, on fait autre chose.

Il n’y a d’ailleurs qu’une très petite minorité qui vit de son art et le plus souvent les droits d’auteur vont à des sociétés ou bien aux petits-fils de créateurs n’en ayant jamais vu la couleur. Les droits d’auteur ne sont pas un bon modèle de rémunération de la création se caractérisant par une bien trop grande imprévisibilité (non-linéarité). Il faut bien sûr se soucier de la précarité des auteurs mais pas au dépend du partage ni de nos libertés. Il semble qu’on serait prêt au contrôle totalitaire d’Internet pour des raisons purement commerciales cette fois et non plus politiques, ce qui ne le rend pas moins inacceptable. Je ne prétends pas avoir un modèle définitif de rémunération des auteurs mais dans le cadre d’un revenu garanti, la plus grande partie de la question serait déjà réglée. Ensuite, on peut s’inspirer des scientifiques (avec des bourses, des subventions, des prix, du mécénat, des dons). Théoriciens comme expérimentateurs n’ont aucun droit sur leurs découvertes. Les idées n’appartiennent à personne. Le droit d’auteur était sans aucun doute un progrès à son époque et largement lié au livre, c’est le numérique qui le rend obsolète (il n’y a de gratuité que de la reproduction numérique). Sa remise en cause est bien sûr insupportable à ceux qui en vivent tant qu’un financement de substitution n’est pas assuré. L’aveuglement de Joffrin comme de toutes les générations vieillissantes, c’est de ne pas réussir à sortir du cadre ancien (une conquête de la Révolution, vous vous rendez compte !) ni de la marchandisation de la culture, pour imaginer un autre cadre plus adapté aux réalités techniques de l’ère du numérique. Vouloir s’y opposer est aussi vain que de vouloir faire un barrage contre le Pacifique ! Pas question en tout cas de déroger à l’accessibilité et la gratuité pour tous, ce qui n’est pas une question d’argent mais de communication, de “coût de transaction” et de bien public. J’avais trouvé extrêmement choquant lorsqu’on avait voulu publier des extraits d’Ivan Illich dans EcoRev’ d’avoir à payer pour cela !

Le fait qu’un texte politique puisse être payant est absurde mais l’idée qu’une grande découverte ou qu’une grande oeuvre devrait vous rendre riche aurait pu être considérée comme insultante il y a peu. Une telle attitude ne fait que révéler à quel point on fait de l’argent la mesure de toutes choses alors qu’on sait très bien que le succès n’a que peu de rapport avec la qualité. En fait, tous ceux qui en touchent les dividendes se persuadent de le mériter amplement mais surévaluent ainsi leur apport qui n’est souvent pas grand chose. Je l’ai démontré même pour Newton et Einstein dans le génie du plagiat. La culture comme le langage appartiennent à tous et à personne. Cette sorte de brevetabilité des œuvres d’art est une pure et simple usurpation, un déni du sens commun, de la réinterprétation et du style. On pouvait juger de son absurdité déjà lorsque Georges Harrison avait été accusé de plagiat pour My sweet Lord à cause d’une même suite d’accords qu’une chanson qui n’avait pourtant rien à voir (He’s So Fine), comme si on brevetait des phrases, voire des mots ! Maintenant que ce n’est plus marginal mais touche l’ensemble de la société, il faut changer de modèle, malgré tout le baratin dont monsieur Joffrin nous fait studieusement la liste et qui en dit long sur nos capacités de refus du réel, à chercher toutes les raisons de faire comme si le monde n’avait pas déjà complètement changé, monde de l’information basé sur la reproduction (et l’inversion de l’entropie).

Il me semble incroyable qu’on puisse prédire un effondrement de la création si elle ne rapportait plus d’argent avec le culot de trouver indispensable une industrialisation de la musique qui ne produit que de la soupe. Ce qu’on veut défendre avec des droits de péage, ce ne sont que de grandes entreprises de décervelage (avec publicité et produits dérivés). Vraiment, jamais Big Brother n’avait eu autant de partisans alors même que les possibilités de libération n’ont jamais été aussi grandes. Nettoyer le paysage de tous ceux qui ne sont là que pour le fric ne mérite assurément aucune larme. Cela dégagerait le champ pour tous ceux qui ont désormais à portée de main des moyens de création comme on n’en a jamais eu (y compris pour faire des films), notamment par les capacités de reproduction et de détournement. C’est un changement de civilisation où ce n’est pas le manque de création qu’on peut craindre mais bien plutôt la saturation (déjà atteinte).

Lorsque les institutions sont en retard sur les évolutions matérielles, cela se traduit par un surcroît de souffrances et de précarité. Ce n’est donc pas un bon moment à vivre, ni pour les artistes qui touchent des droits en diminution, ni pour ceux qui acceptent la gratuité numérique mais ne peuvent vivre de leur art. C’est ceux-là qu’il faudrait soutenir pas les grandes vedettes. En tout cas pour ma part, et contre mes intérêts, j’ai réussi à imposer le copyleft y compris à mes éditeurs mais c’est tout juste si je ne passe pas pour un fou à chaque fois alors que c’est juste un état de fait. Je ne suis pas sûr qu’avoir cédé sur les droits m’aurait rapporté beaucoup plus mais contrairement à ceux qui mettent cela au niveau du vol misérable d’un DVD, il s’agit de questions fondamentales, d’une vérité commune et de nos libertés les plus essentielles.

Ma position peut être considérée comme simpliste mais elle est surtout incontournable à long terme. L’abolition des droits d’auteurs et des brevets n’est certainement pas d’actualité, y aller par étapes est sans doute plus raisonnable et on peut trouver des formules provisoires assurant la transition (MegaUpload a montré qu’on pouvait produire de la rémunération avec du gratuit), mais la démultiplication des auteurs devrait en dévaluer assez les droits pour qu’on ne prenne pas le risque de tout contrôler juste pour gagner quelques sous. Ce n’est pas un combat dérisoire par rapport à la lutte contre la pauvreté et les inégalités que de se battre pour défendre nos libertés et l’espace public numérique. Défendre le piratage, c’est défendre la liberté de communication. Ceux qui défendent leurs droits d’auteur au prix de nos libertés se disent responsables, leur responsabilité est effectivement immense et ils devront en répondre.


La version originale de ce texte a été publiée sur son site web par l’auteur le 15 février 2012 : http://jeanzin.fr/index.php?post/20.... Vous pouvez y contribuer au débat.