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Möbius, le web 2.0 et Darwin

lundi 28 novembre 2005, par olivier ertzscheid

D’abord, on feuilletait le web. Puis on l’a fouillé. Désormais, on souscrit à ses ressources. Ainsi, le contenu s’efface derrière l’architecture informationnelle et le dispositif devient condition du discours. Une nouvelle fois, nous devons découvrir d’autres moyens de nous orienter dans l’information... Au secours, Möbius !

Le ruban de Möbius est une curiosité topologique : un ruban à une seule face et à un seul bord que les mathématiciens appellent une surface « non-orientable » (ce dernier vocable aura son importance, nous y reviendrons).

Le web 2.0 est également (pour l’instant et pour certains) une curiosité technologique. Quant à Darwin, nous y viendrons plus tard. Le Web 2.0 marque le retour en force de l’utilisateur qui génère et s’approprie du (des) contenu(s), et ce dans un mouvement non plus discontinu mais dans une dimension de synchronicité nouvelle. Adam Green sur son blog Darwinian Web, pointe le fait suivant :

« L’explosion dont il est question concerne la bascule des contenus d’un site web d’une internalité à une externalité. Au lieu qu’un site web ne soit un “lieu” dans lequel les données “sont” et vers lequel d’autres sites “renvoient”, un site web sera une source de données qui seront elles-mêmes dans de nombreuses bases de données externes, dont celle de Google (GoogleBase). Pourquoi alors “aller” sur un site web quand tout son contenu a déjà été absorbé et remixé dans un flux de données collectif (‘collective datastream’). »

L’exemple type de cette explosion est - bien qu’il ne soit pas directement cité - le web 2.0, avec ce parangon que constituent les pages d’accueil personnalisables du type de celle de Netvibes. Dans ces pages d’accueil, il n’est plus de contenu “interne” mais simplement une architecture informationnelle entièrement générée (et temporairement stabilisée, fixée numériquement) à partir de contenus informationnels tous externalisés (la météo de ma région piochée sur Yahoo, mon courrier électronique capté dans Gmail, les fils de presse extraits de mon agrégateur, etc.). Le contenu s’efface derrière l’architecture. Le discours n’est plus ancré dans un dispositif (technologique) mais le dispositif ancre le discours. Il n’est plus “au service” mais “à l’origine” du discours. Il en devient la condition.??Ce changement de nature dans la forme, dans les modes d’agrégation, dans l’intentionnalité et dans l’instanciation des contenus sur le web semble pouvoir être bien illustrée par l’image du ruban à une seule face de Möbius.

Ce ruban illustre également une idée déjà très répandue dans la blogosphère anglo-saxonne ( ou encore ) et selon laquelle les développements du (web 2.0 + Social software + RSS) nous emmèneraient vers un “troisième âge” de la navigation : après le browsing et le searching voici venir le temps du subscribing. On ne navigue plus, on ne recherche plus, on s’abonne, on “souscrit”. Notons d’ailleurs que l’étymologie de ce dernier vocable est intéressante : souscrire, sub-scribere, littéralement “écrire en dessous”, à moins qu’il ne s’agisse d’écriture “sous autorité” : en agrégeant les discours écrits ou postés par d’autres, on est, de facto, placé “sous” une “autorité” qui n’est plus nôtre.

Car comment faire autrement que de “souscrire” à ces contenus qui ne sont plus “inscrits” ? Möbius comme curiosité topologique. Le web 2.0 et sa navigation comme curiosité discursive.

Pour autant, les activités de navigation et de recherche (browsing and searching) n’en sont pas réduites à néant. Il est toujours certes possible de naviguer ou de rechercher dans des flux (RSS ou autres). Mais la navigation, vécue comme l’inscription subjectivée et orientée dans un corpus hyperlié, trouve ici un nouvel avatar. Browsing, searching, subscribing. Möbius 2.0. Reste Darwin.

Il est l’“aboutissement” logique de cette “dérive”, dérive des continents informationnels, dérive des contenus, dérive des inscriptions, des navigations et des générations documentaires. Car le ruban de Möbius est mathématiquement décrit comme surface non-orientable. Or l’orientation (quelle que soit sa modalité - naviguer, chercher, souscrire) est bien la clé de la transformation et de la tertiarisation des contenus documentaires et informationnels : ces cartes heuristiques (kartoo par exemple), ces cartes à l’échelle du territoire (Google Earth et d’autres), reconditionnent les logiques d’orientation individuelles et collectives prévalant jusqu’ici. On s’oriente différemment sur la carte et sur le territoire. Or qu’advient-il lorsque la carte passe à l’échelle du territoire ? Ne sommes-nous pas, là encore, devant une nouvelle illustration de la figure de Möbius ? Révolution copernicienne en marche dans laquelle le web, ses cartes, la représentation que nous en avons et les représentations qu’il offre de lui-même deviennent comme paradoxalement autant de surfaces non-orientables sur lesquelles les derniers points de repères sont issus d’un nouvel avatar du darwinisme documentaire, qui après avoir décrit des documents (primaires) dans d’autres (secondaires), transcende cette dichotomie et la subsume dans les nouvelles frontières de la tertiarisation documentaire aujourd’hui à l’oeuvre, une tertiarisation certes “souscrite” mais qui demeure la seule qui permette encore d’orienter des contenus repérés (ou l’inverse). Möbius d’abord. Web 2.0 ensuite. Darwin enfin. À moins qu’il ne s’agisse de la même chose.


(Réflexion initialement inspirée par le lecture d’un billet de Lorcan Dempsey au titre programmatique : Where is the Web ?.)


Cet article est d’abord paru dans le site affordance.info, le 27 novembre 2005 : http://affordance.typepad.com/mon_w....

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