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Éléments de cyberculture

jeudi 10 mars 2005, par claude baltz

Les Éléments de cyberculture constituent, d’une part, la trame du séminaire Cyberculture organisé depuis plusieurs années par le professeur Claude Baltz au département Hypermédia de l’Université Paris-8 et, d’autre part, la structure d’un ouvrage en cours d’élaboration - Traité ou Précis, cela reste encore à fixer.

Cette origine double donne à ce texte sa forme originale, qui s’avère parfois déroutante pour le lecteur. Elle lui donne aussi sa force, force véritablement propre à “frapper les esprits”. Idées et concepts sont puisés à des sources nombreuses et diverses, lorsqu’ils ne sont pas forgés sur mesure. Et la lecture très personnelle qu’en donne l’auteur tisse la trame d’une définition pertinente et crédible de la notion de cyberculture. Claude Baltz va ici très vite pour l’exposer ; il joue de ses machines de vision et multiplie les zooms ; nous filons de noeud en noeud dans son hypertexte personnel ; les phénomènes de compactage et d’accélération caractéristiques du cyberespace opèrent à plein.


ÉLÉMENTS DE CYBERCULTURE

“L’honnête homme” de ce début de XXIe siècle, et les autres, ont assisté de près ou de loin à l’explosion de la communication sous toutes ses formes et en particulier, évidemment, celle de l’Internet. On commence à saisir que se développe sous nos yeux un ensemble inédit de technologies et de connaissances affectant profondément tous les aspects de notre mode de vie, ce dont les représentations culturelles traditionnelles ne suffisent plus à rendre compte. Un ensemble plus vaste est à concevoir. La cyberculture se présente comme un début de réponse.

Public concerné

Etudiants et enseignants-chercheurs des disciplines infocom, sociologie, sciences politiques, nouveaux médias, commerce électronique des universités et écoles de commerce. Personnels en formation dans les fonctions Dircom et DRH en entreprise.

Le thème et sa pertinence

D’abord, avant d’en résumer l’essentiel : le thème est pratiquement neuf. Mis à part un ouvrage de Pierre Lévy, Cyberculture [1], qui n’a en fait que peu de rapports avec ce qui va être développé ci-dessous, le thème de la cyberculture ou de la “culture informationnelle” n’a été traité dans aucun ouvrage et ne fait l’objet d’aucun enseignement spécifique, sauf à l’Université Paris-8 et quelques séminaires à l’Ecole Centrale, en plus d’une journée d’études au Carré des Sciences en 1997.

Mais surtout, la cyberculture est un début de réponse à la nécessité d’une nouvelle attitude théorique par rapport à la société d’information, de la part du savant, du politique ou du gestionnaire. De quoi s’agit-il ? Il faut se rendre compte que nous commençons à peine à sortir d’une première époque de sidération collective face à l’explosion technologique. Même si celle-ci continue à un rythme soutenu, posant d’ailleurs l’énigme de son moteur, on commence pourtant à se demander un peu où l’on va et, surtout, si l’on a les moyens d’avoir quelque prise sur cette évolution, à l’image des grands groupes qui se mettent à racheter des start-up, après n’avoir pas su voir ce qui se passait ou n’y avoir pas cru.

On posera donc, sans le développer ici, que nous avons besoin d’instruments théoriques appropriés pour penser la complexité et la (dé)cohérence d’ensemble de la société d’information. Nous ne pouvons plus continuer à identifier cette société à la somme de ses technologies (c’est-à-dire : ne pas la penser !), ni à la “critiquer” sur des aveuglements technologiques ou des bases purement idéologiques. Quant aux disciplines traditionnelles (sociologie, économie, etc.), elles apportent certes déjà leurs contributions théoriques partielles au phénomène mais on en perçoit bien les insuffisances, sinon les paradoxes. Ne serait-ce que parce que la modification des cartes du savoir, de leur usage, sinon même du concept de cartographie, devient l’un des problèmes cruciaux de la société en gestation...

L’un de ces instruments théoriques est alors la cyberculture et l’hypothèse sur quoi elle repose est celle-ci : pas de société d’information sans cyberculture ! Hypothèse forte qui signifie que, pour gérer une entreprise, jauger une évolution individuelle ou sociale, voire même innover économiquement ou technologiquement, nous aurons de plus en plus besoin d’une vision d’ensemble de notre être-au-monde dans une société conditionnée par les technologies de l’information. D’où l’importance d’élaborer ce concept, qui fonde l’ouvrage proposé ici.

Introduction
Une réponse à un contexte inédit

Société d’information

Rappel sommaire de son histoire, des diverses acceptions courantes et des controverses liées. En particulier, NB : ce qui suit n’ignore rien des graves problèmes soulevés par l’apparition de cette société d’information, ainsi que des diverses critiques qui lui sont adressées. Mais il importe de ne pas s’en tenir là, ne serait-ce que pour mieux prendre en compte ces critiques, et tenter d’élaborer les instruments théoriques adaptés à cette société, pour la comprendre et faire meilleur usage des technologies qui la conditionnent.

Rappel très sommaire des principales caractéristiques de cette société d’information.

  • Référence historique : Japon.
  • Prolifération évidente des technologies d’information, des réseaux, en particulier de l’Internet.
  • Généralisation des flux de toute nature : fluidité, accélération, volatilité, ouverture des frontières, fragmentation, dissémination, globalisation...
  • Multiplication des phénomènes “télé” (télécommunications, télétravail, téléprésence, etc.) :
    • apparition de la notion d’entreprise virtuelle, de la “net-économie” ;
    • leurs implications : externalisation, plasticité des formes, mobilité des membranes, etc.
  • Prise de conscience généralisée de l’importance du “facteur information” dans toute activité.
  • Une nouvelle matière sur le globe... cf. Solaris [2].

En particulier, la “société de savoir”, avec de nouveaux modes de rapport aux connaissances et leurs effets :

  • le nouvel archipel du savoir : lacunaire, plastique, accéléré, volatil ;
  • référents informationnels du savoir, déclin du spéculatif pur ? ;
  • les “agents de savoir” ;
  • les systèmes-experts comme “épistémologie appliquée” ;
  • zoom, compactage, transports de structure, création d’information, “data mining”, etc. ;
  • agir... sur le savoir ;
  • savoir où savoir... : apprendre ou surfer ?

Conséquence : une reconfiguration prévisible d’une grande partie des tissus cognitifs, économiques et sociaux (bien au-delà du concept même de “reengineering” ou de “dyb.com”).

D’où la nécessité de concevoir des connaissances, des façons de voir et de faire en phase avec ce nouveau contexte. En fait, concevoir l’émergence d’une culture nous permettant de nous situer déjà personnellement dans un nouvel être-au-monde mais aussi de répondre à des exigences inédites d’ouverture, d’attention aux autres, aux usagers, aux clients, etc., une culture sommée d’avoir des effets sinon même de manifester ses performances... un capital culturel à la Bourdieu, en quelque sorte, mais avec des habitus inédits et plastiques.

D’où l’hypothèse qui parcourt cet ouvrage : au-delà des premiers effets massifs de l’évidence technologique, pas de société d’information sans cyberculture.

“Culture” ?...

Il est alors indispensable d’effectuer un tour d’horizon sommaire du concept.

Sens général : “Culture”, difficile à définir, concept relativement récent, littérature imposante à ce sujet. Sens le plus courant : somme de connaissance + « ce qui reste quand on a tout oublié » ... Ce qui implique un travail de maturation, d’oubli, de sélection aléatoire, inconsciente... du temps, nécessaire à l’acquisition de toute culture.

Le contexte théorique, rappel d’une importante littérature.

  • De la culture comme ciment social, la “Bildung” (Fichte), à la découverte ethnologique de l’Autre (Malinowski), Palo Alto (Hall).
  • Intérêt croissant pour le rôle de la culture dans le fonctionnement économique et social. De la “culture d’entreprise” aux “facteurs culturels du développement” (Japon...), jusqu’à l’“économie de la culture”.
  • Plus généralement : le rôle et la place de l’immatériel.

D’où l’hypertrophie médiatique et une (relative) dévaluation du terme “culture”.

Apparaît la nécessité d’étendre le sens commun du concept : ce qui précède induit un effet matériel de la culture, au-delà des seules idées et connaissances. On posera donc qu’une culture se manifeste aussi par ses effets sur la vision, les comportements et, plus généralement, sur notre mode de navigation dans les espaces cognitifs, géographiques, sociaux. Ce qui introduit au rôle des outils et de la technologie et pose en même temps le couple fondamental information/énergie.

La cyberculture, émergence terminologique

Tour d’horizon de termes convergents, qu’il est utile d’avoir repérés, parce qu’ils contribuent partiellement à la cyberculture.

  • La culture “infocom” au sens universitaire.
  • La “culture de l’information” des professionnels de la documentation et de l’information scientifique et technique (IST).
  • La culture pratique des Dircom et des DRH (savoir informer, savoir communiquer).
  • La culture des médias des professionnels de la presse et de l’audiovisuel.
  • La “culture technique”, au sens du savoir-manipuler les technologies informatiques et multimédias.

Résurgence de la “cybernétique”

En rappel, l’hypothèse de Wiener : l’information pour « tenir la gouvernail », pour naviguer. Mais NB : la cybernétique, à la lettre, va plus loin : intégration d’une information en retour, d’une interaction. L’image mécaniste de la cybernétique.

Le vieil adage rationaliste « s’informer pour agir », comme image cybernétique dominante. Ses limites (cf. Bonarelli, ci-dessous).

Manifestations pratiques de la “cybernétique” : “listes de tâches personnelles”, documentation pour choisir des vacances, etc.

“Cyberculture” semble avoir été introduit par Timothy Leary (le pape du LSD) et ouvre sur un sens métaphysique New Age intéressant mais théoriquement léger. Il a été repris par Pierre Lévy dans un sens plutôt orienté vers l’appropriation des technologies et d’une connaissance citoyenne des problèmes sociaux soulevés par les TIC. Enfin, sous la plume d’auteurs comme Philippe Quéau, par exemple, la cyberculture est essentiellement une “culture de gouvernail”, de la “gouvernance”, pour soi et pour le collectif... une “culture de l’abstraction” (à discuter).

Culture informationnelle ou cyberculture ?

Préférence a priori pour le terme “culture informationnelle”, qui avait jusqu’ici la généralité la plus forte.

- Elle se présente en fait comme la reconnaissance et le traitement de la place fondamentale de l’information, de la communication et de leurs technologies dans (presque ?) toute société et tente d’en rendre compte sous tous les aspects, traditionnels ou électroniques.
- En particulier, contrairement à la cyberculture, elle ne se limite pas aux “objets cybernétiques” ou à l’univers du Net.
- Elle n’a aucune résonance métaphysique immédiate, mises à part ses limites théoriques qui peuvent toucher à la fiction.
- Elle ne se confond pas non plus avec la problématique de la gouvernance en entreprise ou dans le monde.

D’où un problème médiologique important : comment nommer la nouvelle venue ? “Culture informationnelle”, “communicationnelle”, “infoculture”, “culture-réseau”, etc. ? “Cyberculture”, par contre, est court, passe bien dans tous les milieux mais fait un peu mode, tout en évoquant trop la cybernétique, qui sonne technologique.

S’aviser alors d’un redoublement théorique, qui va emporter la décision : globalement considérée, et au-delà de l’appropriation d’outils “cybernétiques”, cette culture pour laquelle nous cherchons un nom, la “cyberculture” est en tant que telle un instrument de navigation (ou de pilotage) dans la société d’information, ce qui justifie donc finalement sa dénomination, malgré les réserves terminologiques évoquées.

Cyberculture : panorama a priori

NB : On ne peut poser ici qu’une première image pour proposer quelques balises au lecteur. La consistance viendra évidemment avec le déroulement du texte.

Un ensemble inédit connaissances/vision/action

D’abord, elle implique une certaine synthèse des connaissances “infocom”. Mais essentiellement, elle repose sur une vision du monde physique et social, du soi, de son être-au-monde. Enfin, elle se manifeste par une façon d’appliquer à soi et au monde ces connaissances et cette vision, qui peut se manifester par des “postures” spécifiques (Weissberg).

Cyberculture : la partie ou le tout ?

Il importe ici d’éviter un malentendu important, car le terme cyberculture peut s’entendre dans trois sens.

  1. Sens fondamental : tel qu’on en traitera ici, on verra que cet ensemble connaissances/vision/action se présente comme le noyau dense, mais par là d’ailleurs moins immédiat d’accès, de notre appréhension de la société d’information.
  2. Sens “périphérique” : c’est le sens le plus immédiatement accessible d’une familiarisation plus ou moins approfondie avec les problèmes et enjeux des technologies d’information, en termes sociaux, juridiques, organisationnels, commerciaux, économiques, politiques, etc. La littérature à ce sujet commence déjà à présenter une certaine ampleur.
  3. Sens global : il additionne les deux précédents... mais correspond alors à une très vaste cyberculture.

NB : qu’il soit clair, dans cet ouvrage, que la “cyberculture” sera essentiellement traitée sur le mode fondamental. À la fois parce que là se situe un domaine théorique encore mal connu et qu’il faut élaborer, mais aussi parce qu’il est naturel de supposer que cette approche fondamentale ne peut être que bénéfique lorsque l’on veut opérer en mode large.

Quelques caractéristiques de cette culture

Comme annoncé, une nouvelle vision d’ensemble des phénomènes infocom ne s’arrêtant pas sur les deux tendances lourdes évoquées plus haut : la critique et l’opérationnalité technologique. Elle peut contribuer à l’élaboration et la mise en oeuvre d’une “analyse informationnelle” (au sens où existe, par exemple, une analyse économique). Et, en particulier, elle permet par là de mieux rendre compte de ce qui définit le milieu professionnel infocom.

Quelques difficultés fécondes, a priori

Un statut encore embryologique : on va ici mettre en forme quelque chose qui n’existe pas encore vraiment, mais qui peut se précipiter.

La maturation : la cyberculture n’est plus dans le même temps que la culture, au sens traditionnel. Hypothèse d’un temps-réseau : accéléré, soumis à zoom, local/global. Et pourtant : nécessité d’une culture de synthèse ? Aux deux sens : saisir l’essentiel et dans un montage non naturel historiquement, genre “aliment de synthèse”. A assimiler vite, de surcroît !

D’où la difficulté de bien poser les principaux noeuds théoriques qui permettront une bonne vue d’ensemble de la cyberculture, en laissant au lecteur le soin d’y zoomer à sa convenance pour en savoir plus.

Sans compter les effets en retour de l’accélération et la variabilité sociales sur toute élaboration théorique concernant le fonctionnement social : la théorie est plus lente que ce qu’elle décrit (cf. « La réflexion est-elle rentable ? » de P. Bonarelli).

Un niveau de complexité théorique supérieur, à cause du concept de cyberespace, entre autres, et des paradoxes de la virtualité.

L’hétérogénéité de ce que veut induire un ouvrage sur la cyberculture : on y travaille des connaissances... mais peuvent-elles à elles seules induire des changements de vision et de posture, qui sont d’un statut différent (énergétique) ? D’autant qu’on ne parlera guère d’exercices pratiques de formation à la cyberculture...

Mais aussi un rapport inédit à la technologie : nécessité d’en avoir image et usage, tout en devant accepter qu’ils soient partiels, toujours soumis à un “zoom”, en cas de nécessité... avec les limites qui différencient tout usager du spécialiste informatique ou multimédia.

En termes de formation, la productivité de cet investissement n’est pas immédiat, comme tout investissement culturel ; difficile à gérer dans un environnement accéléré.

Enfin, un problème de diffusion : entre la culture indispensable du professionnel infocom en entreprise et le minimum qu’on peut supposer nécessaire à chaque individu pour pouvoir naviguer dans la société d’information.

Chapitre 0
Logique d’ensemble : du ça-voir au savoir

Le savoir infocom repose encore globalement sur le schéma “pont-aux-ânes” du schéma de Shannon : émetteur/récepteur, malgré quelques complications ultérieures.

La cyberculture au contraire implique de descendre vers les fondements de ce savoir, vers ses enfers, son “ça”, ce qui fera apparaître le savoir infocom classique comme la partie émergée d’une construction beaucoup plus complexe. D’où la formule boutade du titre : « Il faut voir ça, avant d’en arriver au savoir. »

Ce qui se traduira en particulier par une désobjectivation du savoir infocom classique, passant par la reconnaissance systématique de la place de l’observateur, indispensable pour une époque scientifiquement marquée par la Relativité et la mécanique quantique.

La cyberculture ne se donne pas immédiatement. Pour lui trouver une logique d’exposé, il est pourtant indispensable de supposer qu’elle peut s’appréhender comme un ensemble fractionné en quelques gros “pavés”, correspondant chacun à un chapitre. De façon un peu artificielle, quoique finalement assez efficace, on imagine donc le cheminement d’un sujet qui se dégage, au moins provisoirement, des évidences technologiques et pratiques pour interroger systématiquement son rapport à l’information, à la communication et à ce qu’elles disent et font du monde. Ce qui permet alors de concevoir un exposé possédant une logique d’évolution minimale (grossièrement parlant : de la conscience de la situation d’information à l’action dans la société d’information), en rappelant bien toutefois :

  • que ces pavés, tout en étant des commodités d’exposé, n’en sont pas moins des noeuds conceptuels possédant une logique propre ;
  • qu’ils sont en interaction permanente, que seul permettrait de traiter convenablement un exposé techniquement hypertextuel ;
  • qu’ils condensent ou remettent en perspective l’essentiel de la plupart des connaissances infocom, “classiques” ou nouvelles, et qu’ils impliquent par là un certain degré d’abstraction, sinon de fiction, même si on les trouvera éclairés par de nombreux exemples pratiques.

Cheminement de l’ouvrage

Celui-ci se fera en sept chapitres, à partir de la situation initiale du sujet s’informant, jusqu’au sujet in-formant [3], c’est-à-dire agissant par l’information.

“Hors-soi” : être à même de se dire « Tiens, je m’informe... je suis en relation de communication ! » implique que préexisteraient - au moins théoriquement, pour porter la réflexion - des possibilités d’une situation initiale inverse, de relatif “autisme”, où l’on ne s’informerait pas, où l’on ne communiquerait pas. Mais alors, il aura bien fallu “en sortir” pour accéder à la communication et l’information. On argumentera ainsi l’hypothèse selon laquelle ce “hors-soi” est une opération capitale, une sorte de “début” qu’il faut éclairer théoriquement et tenter d’apprivoiser pour que la société d’information fonctionne sans se réduire à une commutation généralisée techno-humaine.

Médiation / “Machine de vision” : à peine sorti de ce lieu isolé, le sujet se rend compte à la fois qu’il n’est pas seul, qu’il est plongé dans un espace, qu’il y a toujours “quelque chose” entre lui et n’importe quelle entité de cet espace et qu’il est totalement dépendant de technologies de toute nature pour en rendre compte. On développe alors dans ce chapitre par le concept général et quasiment inédit de “machine de vision”.

Rapport à la “chose” : avec les machines de vision, nous pouvons alors “toucher” des choses dans l’espace, le contact (énergétique, en fait) étant le préalable à toute information. Ce qui amène en particulier à considérer la nature technologique du signe.

Rapport aux milieux : plus généralement, nous touchons aussi ces “amas” de choses que constituent les milieux, ce qui amène à reprendre sous un nouvel angle un certain nombre de thèmes en interférence avec la médiologie.

“Vues de l’esprit” : que découvrons-nous avec nos machine de vision ? En fait, que tout ce que nous savons du monde, du plus abstrait au plus concret, de la sensation à la théorie, s’organise à travers l’information, selon tous ses modes de complexité, et que celle-ci peut s’imager à travers le concept de l’hypertexte.

L’information... en effets : intégrer le fait encore peu reconnu que l’in-formation agit sur le monde, précisément parce qu’elle pilote de plus en plus explicitement la plupart de nos actions.

Cyberespace : quel est le statut de cet espace de vie humaine et sociale, totalement (re)structuré par les réseaux d’information et qui se manifeste maintenant à travers l’Internet.

Chapitre 1
“Hors-soi”

Quelques exemples opérationnels, pour induire l’importance concrète du problème, quand il s’agit de faire une place pour l’Autre :

  • le syndrôme du guichet ;
  • le syndrôme du mode d’emploi... “L’ordinateur au doigt et à l’oeil” ;
  • La vision radicale du “reengineering” ou du DYB (die your business) ;
  • La préoccupation désormais fondamentale de “l’usager” (jusqu’à quand ?).

Mais, NB : il ne s’agit pas d’empathie, ni de “charité”.

Plus théoriquement : la “circulation de l’information” et l’hypothèse de la “commutation” (Marc Guillaume).

Hypothèse : l’info doit inclure une représentation de l’Autre.

A contrario alors, l’hypothèse du “hors-soi” : pour s’informer et communiquer avec autrui, apparaît de plus en plus pour le sujet la nécessité d’être d’abord capable de “sortir de soi” (au moins métaphoriquement) se voir dans le monde, voir et interroger notre rapport à l’information et la communication, devenir l’objet de sa propre observation, se voir voir... D’où apparaissent en même temps diverses questions qu’il faudra bien traiter séparément par la suite : l’espace “extérieur”, comment on le voit, ce qu’on y voit.

L’enjeu capital de la société d’information : hors-soi et génération de l’information. Nouvelle perspective, information pour l’Autre, information sur l’information...

Hors-soi, “esprit guillemets”, rôle de l’observateur, “désobjectivation” du monde et “désadhérence au donné”, panorama sommaire d’un référentiel basique : philosophique (phénoménologie, Althusser, Serres, Stiegler), épistémologique (Von Foerster), physique (relativité, mécanique quantique, Brillouin), anthropologique (Bateson, Hull), neurobiologique (Varela, neurones miroirs).

Le hors-soi : un mini Big Bang... Création d’un espace local. Une cosmologie de la société d’information (Linde). Aspects énergétiques. Le phénomène général de délocalisation.

En particulier : du fait que « l’espace, c’est ce qui empêche que tout soit à la même place » (Virilio)... l’effet radical sur l’impossible vérité de l’information.

Le hors-soi : un enjeu théorique, donc des connaissances mais aussi un travail mental impliquant la vision et les postures du sujet. “Se voir”, discussion de cette nouvelle fonctionnalité, ses techniques encore embryonnaires (ex : “problem solving” de H. Simon), ses limites, ses perspectives.

Le sujet clivé. Catégories basiques : intérieur/extérieur. Rappel critique du concept de “tautisme” (Sfez). Importance du clivage pour une vision non essentiellement cybernétique de la communication (critique du sujet sans intérieur de Wiener). L’enjeu politique : être un sujet de la communication, malgré les risques de la délocalisation mentale.

Chapitre 2
Médiation / Machines de vision

L’Internet : l’espace qui nous force à réfléchir sur nos branchements informationnels dans notre rapport au monde. Deux caractéristiques :

  1. l’accès à aucun objet de cet espace n’est immédiat ;
  2. nécessité d’outils pour voir ces objets (ex : moteurs de recherche).

D’où l’émergence de “la lecture rétrospective” : le choc des technologies d’information nous amène à reconsidérer (presque) tous les types d’activité antérieurs de l’histoire humaine et à en faire une lecture en termes d’information.

Plus généralement, une fois effectué le hors-soi, émerge la nécessité d’une double hypothèse :

  1. il y a toujours de l’information et du savoir entre nous et le monde : médiation ;
  2. son observation passe par un concept général : machine de vision (Virilio) et autres “fabriques du regard”.

Vision et image : les enjeux de la société de l’information.

Savoir voir les machines de vision (MV). Panorama rapide :

  • biologiques (Stiegler) / artificielles ;
  • matérielles / théories et technologies intellectuelles (Goody, Lévy).
    • Un exemple : l’analyse factorielle des correspondances.

Discussion : pourquoi la primauté des machines de vision ? Pourquoi pas les “machines d’action” ? Retour sur l’hypothèse cybernétique : l’information conduit l’action (projet ou réalité ?). De plus, l’action comme in-formation (énergétique) sur le monde.

Panorama des caractéristiques générales des machines de vision : lieu (le cas de la vision de bout) point de vue / pointage / rotation / résolution / pondération / inertie / fidélité (parasites internes/externes) / intelligence/ et surtout le concept fondamental de zoom.

Panorama rapide de divers types d’images comme résultat du branchement : images “de rien”, virtuelles, théoriques, réalité “augmentée”.

Les effets du mode de branchement spatiotemporel des MV : continu/discontinu, vision “statistique”, indétermination radicale de l’entre-deux / scanning / stroboscopie / taches aveugles, autoréférence et paradoxes / réseaux de MV.

Retour sur la commutation : (= dans quel espace ?) sont les images ? Vision sans sujet (Virilio) / images mentales.

Et discussion rapide de l’actualité du point de vue de Berkeley : « Exister c’est être perçu. » L’enjeu théologique / idéologique de l’existence autonome du monde. La question du “parallélisme”. La position constructiviste. La “loi d’airain” de toute transmission, quel que soit son code. L’hypothèse difficile à vivre : U = I (U) (L’univers est la somme de nos informations sur l’univers). Le réel : une construction oubliée par le sujet.

Chapitre 3
Rapport aux choses

Expérience Internet : avant d’être informés, nous sommes aveugles...

Avant tout usage de l’information : voir que les machines de vision nous permettent de “toucher” les choses du monde, que nous tâtonnons en permanence tout en l’oubliant. L’étonnement basique devant “la chose” : Heidegger.

Relation, médiation, interface, communication.

Comment toucher la chose ? Quantum de contact et “neutralité” de l’information. Langues de contact et codes d’accès. « Le réel, c’est ce qui résiste ? »

L’entité, le fond, la différence signifiante, la “lutte des places”, la lutte pour la visibilité.

Avant l’information : un univers de signes. Point fondamental : la distance par rapport à la chose ; avoir prise par le signe. Le choc avec la chose : fin du signe ou signe de niveau énergétique supérieur.

Le signe objectif de Saussure. L’interprétant non technologique de Peirce. Le techno-signe. Le phénomène n’est qu’un moment mais ce n’est pas rien : une “techno-phénoménologie” ?

« L’information, c’est le vol. » Rapporter quelque chose du monde : perte, compression.

La chose comme source d’information : nouveauté et événement. “Pseudo-événements” (Boorstin). Exotisme, extérieur et quête de l’événement.

Evénement, information, temps (T. Breton).

Chapitre 4
Rapport aux milieux

L’usage du zoom fait aussi apparaître ces“amas de choses” que sont les milieux. Milieux “naturels”, physiques, humains, théoriques. Ecologie informationnelle des milieux.

Première approche “géométrique” : milieu, mi-lieu, médium, frontière, complexes.

La médiologie de Debray : rappel sommaire des principaux thèmes.

Qui “fait” le milieu, quelle machine de vision ? Regard interne/externe. Cas extrême, un exemple : l’appartenance mathématique, entre regard constructiviste et bourbakisme objectivant. L’appartenance floue.

« Un milieu, c’est plus qu’un ensemble » : émergence du problème énergétique. Milieu, matière, lien, colle. Le codage comme substitut de matière.

Milieux et réseaux.

Soi/non-soi, immunologie, pression interne/externe : l’entreprise selon Coase.

Identité, symbole, le conflit spatial essentiel pour la visibilité (pub, Internet).

Réel et virtuel : virtuel/problème et actuel/solution (P. Lévy). Voir les cycles information/matière. « La matière, c’est de l’information gelée » (T. Leary).

Propagation dans les milieux : des “lois” ? Contamination, irradiation, virologie, pénétration, leaders d’opinion, etc. Propagation entre milieux et coalescence.

Chapitre 5
“Vues de l’esprit”

Que recueille-t-on une fois nos machines de vision branchées, sinon de l’information ? Au pied de la lettre : des “vues de l’esprit”. La cyberculture suppose alors un minimum de de connaissances sur le concept d’information, à travers ses diverses perspectives. NB : le concept est complexe et, en fait, peu ou mal traité. Un autre ouvrage personnel est en préparation sur ce thème. On n’en exposera ici que l’essentiel, à usage de l’“honnête homme”.

NB : il n’existe pas actuellement de “théorie de l’information”, ni de définitions satisfaisantes et consensuelles des concepts information/communication. On exposera donc surtout une vision de ce qui peut les fonder, indépendamment de leurs usages sur lesquels existe déjà une abondante littérature (techniques, économie, ingénierie, etc.). Rappel : « Les vues de l’esprit » (B. Latour). L’information sert à sécréter du sens (avec le non-sens comme cas particulier) et du savoir, en fonction de l’espace traité par les machines de vision : matériel/immatériel, rétrospectif/prospectif, interne/externe.

Perspective première : à partir des signes de la chose et de l’événement, voir l’information à travers la diversité de ses formes d’organisation pour rendre compte du monde, du plus proche au plus lointain, du plus élémentaire au plus élaboré. Données, profils, tableaux, organigrammes, plans, images, morphing, structures, modèles, théories : autant de processus informationnels. NB : en même temps, ne pas confondre information, connaissances et savoir.

Retour au point fondamental : le zoom comme créateur/découvreur de structures donc d’information. Nous passons notre temps à zoomer. Le sujet du zoom ? La matière informationnelle creuse.

Classifications, taxilogies, actilogies.

Noeuds et liens, prégnances, saillances (Thom).

Les jeux de sens : formalisation, généralisation (Parrochia). Les jeux de structure : homomorphie, transfert, dilatation, compression, etc.

Le sens comme visualisation : formes et configurations. Les situations basiques : “reconnaissance” des formes, surprise, nouveauté radicale (?).

Structures d’inscription et de stockage, les différents concepts : arbres / réseaux / hypertexte / espace informationnel.

Les transferts horizontaux de modèles, comme liens entre l’hypertexte des objets théoriques (ex : physique du chaos et finance). Les chemins des modèles de généralisation, du concret à l’abstrait. L’enjeu, en terme de société de savoir.

Les “théories” de l’information revisitées : quantitative (Shannon, Chaitin) / qualitative (comparaison de formes).

La logique de la transmission de l’information, l’excès de sens.

Le paradoxe du contact avec l’information : le temps apparemment gelé du stockage. Mémoire, activation, information.

Information, complexité, organismes (Atlan, Danchin).

Chapitre 6
L’information, en effets

Ce qui précède était encore “vue de l’esprit” parce que n’apparaissaient pas les effets matériels (ou énergétiques) de l’information, ce dont il faut maintenant faire le tour.

Hypothèse : pas d’information naturelle, mais toujours médiatisée, rapportée. D’où, définition : l’in-formation comme corrélation posée par un observateur, entre les hypertextes d’un “émetteur” et d’un “récepteur” [3]. Formes, in-formes, dé-formes.

D’où : le fondement énergétique de l’in-formation.

Approche traditionnelle : rhétorique, persuasion, opinion, publicité... Médiologie, “effet papillon”, “effets de théorie” (McLuhan, Debray).

Retour sur « La réflexion est-elle rentable ? » : l’opposition intelligence artificielle / connexionnisme comme manifestation du couple savoir explicite par l’information / savoir implicite par l’action.

L’in-formation comme petite énergie (Brillouin). La controverse (Parrochia). L’information sans énergie (téléportation...) ?

Les voies de l’effet : coalescence, résonance de structure, chemin informationnel.

Chapitre 7
Cyberespace

NB : Abordé maintenant seulement (même si faisable au chapitre 2) mais il fallait disposer de ce qui précède.

L’Internet comme manifestation la plus évidente du cyberespace. Mais “le monde des idées” est plus ancien... “Meatspace” et cyberespace : partie et/ou tout ?

Voir nos connexions d’entrée dans le cyberespace, du plus fruste au plus sophistiqué : notre système d’objets, de classements, nos réseaux personnels, nos lieux d’approvisionnement informationnel, etc.

Voir dans le cyberespace : cartographies réelles / théoriques / virtuelles. Cartes mentales et “hypertexte neuronal”. « Il ne suffit plus de savoir se servir d’une carte, il faut savoir ce qu’est une carte. »

Immersion dans le cyberespace. Simulations (Virilio). Voyages informationnels.

Se repérer dans le cyberespace : pilotes, guides, navigateurs.

Questions basiques : où est l’information, où est le cyberespace ? Le paradoxe Moebius dedans/dehors. Epuiser le monde par ses signes ?

L’espace extérieur créé par le hors-soi. La dimension supplémentaire. Ses enjeux. Symbolique de la création d’information.

L’information dans le réel : empreintes, traces (Lussato), effet Hebb. L’environnement “intelligent”. Coalescence du réel à l’informationnel ? Et retour ?

Quelle structure pour le cyberespace ? Zooms, pliages sur l’hypertexte.

Evolution du cyberespace : in-formation/entropie.

Evocation des cosmologies informationnelles : trajectoires et masses informationnelles, infons, etc. (Parrochia).

Les mythes fondateurs : extérieur / ubiquité / action à basse énergie.

Conclusion

Etrange : une culture dédiée à la gestion de son objet.

Malgré tout, encore : cyberculture et culture ? Conflit ou complémentarité avec “la” culture ?

NB : le regard structuré par ce qui précède, il est alors possible de concevoir une sorte de “cyberbible”, ensemble de préceptes pratiques, du genre « l’information n’est évidente que pour celui qui la possède » ou encore « l’informatique est d’abord une réponse à des problèmes... d’information ».

Notes

[1] Pierre Lévy. Cyberculture, Rapport au Conseil de l’Europe, éditions La Découverte. Novembre 1997.

[2] Stanislam Lem. Solaris, 1966. Traduit du polonais par Jean-Michel Jasienko, Denoël, 1972.

[3] Voir à ce propos la définition de “l’in-formation” proposée par l’auteur dans « In-formation », ou qu’est-ce que l’information.

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