Le thème de l’intelligence collective a fait l’objet de nombreux travaux durant les quarante dernières années. Même si les appellations diffèrent, un objet commun semble se dégager : noosphère de Teilhard de Chardin, écologie de l’esprit de Gregory Bateson, écologie des représentations de Dan Sperber, sujet collectif de Michel Serres, cybionte de Joël de Rosnay, hive mind de Kevin Kelly, intelligence connective de Derrick de Kerckhove, super-brain de Francis Heylighen, Global Brain de H. Bloom, intelligence émergente de Steven Johnson, etc.
Stricto sensu, l’intelligence collective est un concept régulateur qui peut être défini comme une intelligence variée, partout distribuée, sans cesse valorisée, coordonnée en temps réel, qui aboutit à une mobilisation effective des compétences [1].
L’intelligence collective constitue également un champ de recherche dont l’objet est l’étude de la coopération intellectuelle entre humains dans un environnement techniquement augmenté. Ce champ est intrinsèquement interdisciplinaire, s’appuyant sur les sciences de la vie et les sciences sociales déjà constituées. Ce nouveau champ de recherche vise à établir un dialogue entre les savoir sur l’homme afin de mieux comprendre les processus d’apprentissage et de création collective.
On notera que le rapprochement de plusieurs tendances dans les sciences de l’économie et de la gestion montre une réelle polarisation vers le thème de l’intelligence collective : émergence de l’économie de la connaissance (Hayek, Machlup, Porat, Simon), nouvelle insistance sur le rôle du capital social (confiance et qualité des liens sociaux) comme fondement de la prospérité (Fukuyama, Putnam), montée fulgurante depuis quinze ans du management de la connaissance et des théories de l’organisation apprenante.
De même, la naissante sociologie du virtuel et de l’Internet (Jones, Gauntlet, Bell), la sociologie des réseaux (Scott, Degenne & Forsé) et de la société de l’information (Castells), la théorie des sociétés comme systèmes clos auto-organisés (Luhman), les récentes approches du fonctionnement et de l’évolution culturelle en termes d’écologie complexe de représentations, d’idées ou de « mèmes » (Dawkins, Sperber, Dennett) apportent également leur contribution à la compréhension des phénomènes d’intelligence collective. Certains développements récents de la sociologie et de l’histoire des sciences (Callon, Latour, Stengers), éclairent sur les processus effectifs de production de connaissance dans la communauté scientifique et fournissent de précieuses indications sur les mécanismes concrets de l’intelligence collective sur un terrain clé.
Enfin, l’intelligence collective est un projet politique dont l’enjeu est d’améliorer de manière notable les processus de collaboration intellectuelle. A cette fin, les groupes humains engagés dans une activité coopérative au moyen d’ordinateurs en réseaux peuvent se considérer comme manifestant les principales caractéristiques d’un système cognitif. Ainsi, les réseaux de recherche, les groupes se livrant à l’apprentissage coopératif, les entreprises, les administrations, les associations et les communautés virtuelles de tous ordres peuvent se modéliser eux-mêmes de manière opératoire et heuristique comme des “intelligence collectives”. Cette modélisation réflexive au moyen d’outils informatiques adéquats vise délibérément une croissance des capacités cognitives et opérationnelles d’une communauté.
Enfin, le cheminement de Pierre Lévy sur l’intelligence collective est étayé par ses réflexions sur l’écologie cognitive (Les Technologies de l’intelligence, 1990), l’approfondissement de travaux de recherche sur la représentation visuelle des modèles mentaux (L’idéographie dynamique, 1991), les éléments d’un système informatisé de communication entre individus (Les Arbres de connaissance, avec Michel Authier, 1992) et les multiples approches théoriques approfondissant le concept d’intelligence collective dans divers domaines tels que l’épistémologie, l’économie et la politique (L’intelligence collective en 1994, Qu’est-ce que le virtuel ? en 1995, Cyberculture en 1997, World Philosophie en 2000, Cyberdémocratie en 2002).