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Société de l’information, une notion idéologique

mercredi 11 décembre 2002, par armand mattelart

Ce texte forme l’avant-propos du livre de Armand Mattelart Histoire de la société de l’information, paru aux éditions La Découverte en 2001. Il figure pages 3 et 4.


À la saga technologique de la conquête de l’espace a succédé un autre grand récit : la conquête de la cyber-frontière. La première a donné le cliché « village global ». Le second a déjà estampillé l’appellation « société globale de l’information ». L’ascension irrésistible des notions « société de l’information » et « âge de l’information » est ainsi devenue indissociable de la trajectoire fulgurante du vocabulaire de l’« âge global ». Entre boniments promotionnels, proclamations officielles, manifestes branchés et études savantes ou semi-savantes, toute une logistique hétéroclite de discours apologétiques accompagne ces notions et prétend leur conférer un caractère d’évidence. On nous annonce une nouvelle société nécessairement « plus solidaire, plus ouverte et plus démocratique ». Le référent du devenir techno-informationnel s’est ainsi installé à l’écart des polémiques et des débats citoyens. Or la notion de société globale de l’information est le résultat d’une construction géopolitique. L’effervescence de l’expansion ininterrompue des innovations techniques contribue à le faire oublier. Mettre à nu les soubassements de cette construction, ses présupposés, tel est l’objectif de cet ouvrage.

Une nouvelle idéologie qui ne dit pas son nom s’est naturalisée et s’est trouvée propulsée au rang de paradigme dominant du changement. Les croyances dont la notion de société de l’information est porteuse déclenchent des forces symboliques qui font agir autant qu’elles permettent d’agir. Elles orientent la formulation de programmes d’action et de recherche de la part des États et des instances supranationales. Combien de ministères de l’Industrie, de la Technologie ou de la Science à travers le monde n’ont-ils pas ajouté... « et de la société de l’information » ! Certains se sont même débarrassés de leur ancienne dénomination au profit de la nouvelle. Les mêmes croyances aiguillent les stratégies d’expansion planétaire des entreprises dites globales. Elles président au redéploiement des façons de faire la guerre et la paix. Elles induisent une définition du changement et du « nouveau » qui n’a d’yeux que pour les lieux où opère du dispositif technique. Instaurant un sens commun, elles légitiment tous ces choix et ces découpages qui sont en fait propres à un régime particulier de vérité comme s’ils étaient les seuls possibles et raisonnables. Tours de passe-passe dont l’histoire a le secret : c’est à l’ombre de la thèse des fins, à commencer par celle de l’idéologie, qu’a incubé au cours de la guerre froide l’idée de société de l’information comme alternative aux deux systèmes antagonistes.

Cette notion de société de l’information se formalise dans le sillage des machines intelligentes mises au point au cours de la Seconde Guerre mondiale. Elle entre dans les références académiques, politiques et économiques à partir de la fin des années soixante. Durant la décennie suivante, la fabrique à produire de l’imaginaire autour du nouvel « âge de l’information » tourne déjà à plein régime. Les néologismes lancés à l’époque pour désigner la nouvelle société ne livreront toutefois leur véritable sens géopolitique qu’à la veille du troisième millénaire avec ce qu’il est convenu d’appeler « révolution de l’information » et l’émergence d’Internet comme nouveau réseau d’accès public.

La seconde moitié du XXe siècle nous fait assister, certes, à la formation des croyances dans le pouvoir miraculeux des technologies informationnelles ; il ne faudrait pourtant pas oublier l’œuvre de longue durée. En témoigne l’apparition précoce de l’utopie de langue universelle, bien avant que le langage informatique cristallise ce projet. Et avec l’espoir en la possibilité d’établir les principes classificatoires d’un langage mondial, se réavive le graal de la « Bibliothèque de Babel », aussi vaste que l’univers, embrassant toutes les pensées humaines, abritant tous les livres possibles. Un des thèmes majeurs de l’œuvre de Jorge Luis Borges.

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